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BEN
Réécrire le code de la lignée
Les hommes forts ressentent aussi
Chroniques du Retour Éternel. Livre troisième
Roman psychothérapeutique de guérison
18+
Anastasia Ocean
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Ceci est une œuvre de fiction. Les noms des personnages, des lieux et des événements ont été modifiés. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait fortuite.
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Sainte Dymphne,
patronne de ceux qui souffrent de maladies psychiques
et de ceux qui prennent soin d’eux.
Ben appelle cette icône sa protection.
À sainte Dymphne
et à tous ceux qui ont survécu à des violences sexuelles.
Au garçon que personne n’est venu chercher dans le vestiaire.
On est venu te chercher. Maintenant, tu es en sécurité.
À tous les hommes qui n’ont jamais pleuré devant les autres.
Maintenant, vous pouvez pleurer.
Préface de Ben
C’est un grand honneur pour moi d’avoir été invité à écrire la préface de ce livre. Avec Anastasia, nous avons légèrement modifié certains détails afin de protéger les victimes et leurs proches. Mais je tiens à le dire clairement: tout ce qui est raconté ici est bien réel. C’est ma tentative de mettre des mots sur ce qui m’est arrivé.
L’icône que vous voyez au début de ce livre représente ma sainte patronne, sainte Dymphne. Elle est la patronne des personnes qui souffrent de troubles psychiques et de celles qui les soignent: médecins, psychologues, thérapeutes. Elle est vénérée dans la tradition catholique comme dans la tradition orthodoxe. Martyrisée pour sa foi il y a plus de quatorze siècles, elle continue, par la prière, de donner de l’espoir à un grand nombre de personnes. Quelles que soient vos croyances, je vous invite à prendre le temps de lire son histoire. C’est elle qui m’a donné le courage de demander justice et de partager mon passé avec vous.
Certaines pages de ce livre pourront vous bouleverser. Elles peuvent éveiller des émotions que vous n’avez jamais ressenties, ou faire remonter des souvenirs douloureux de votre propre histoire. Avant de commencer votre lecture, je voudrais donc être sûr que vous avez du soutien autour de vous: une personne à appeler, un professionnel, un groupe, une ligne d’écoute. Ce livre est publié en plusieurs langues et dans plusieurs pays, et l’aide ne s’organise pas partout de la même manière. Renseignez-vous dès maintenant sur les ressources disponibles dans votre langue et là où vous vivez.
C’est important pour moi, parce que beaucoup de mes moments les plus sombres ont été adoucis parce que j’ai osé demander de l’aide. Jeune, je ne savais souvent pas quoi faire quand je traversais une crise. On apprend souvent aux garçons à se débrouiller seuls et à garder pour soi ce qui fait mal, par pudeur ou par fierté. Même là où l’on consulte un psy plus facilement qu’ailleurs, beaucoup d’hommes se taisent encore. Je me suis tu trop longtemps.
Où que vous viviez, si vous êtes en crise ou si vous risquez de vous faire du mal, appelez les secours et rendez-vous aux urgences. Personne ne dirait à un joueur qui s’est cassé la jambe sur un terrain de foot de « prendre sur lui”. Les pensées suicidaires sont une urgence de la même façon, et elles demandent l’aide de professionnels. Demander de l’aide peut faire peur. Mais c’est la chose la plus importante que vous puissiez faire, pour vous-même et pour ceux qui vous aiment.
Mon but, avec ce livre, est de donner de l’espoir et du soutien à celles et ceux qui ont subi ou subissent des violences sexuelles. La honte que ressentent tant d’hommes et de femmes après des violences les pousse trop souvent vers la drogue ou le suicide plutôt que vers les soins. Cette honte, je la connais. Je l’ai ressentie et je la ressens encore. Mais j’espère qu’en partageant mon histoire, j’aiderai d’autres personnes à trouver l’aide qui changera leur vie.
Ce livre aborde beaucoup de sujets difficiles. J’espère pourtant que les professionnels de la psychologie, comme les personnes qui ont traversé des épreuves semblables, le refermeront mieux armés pour aller de l’avant. C’est une histoire de souffrance, mais aussi de victoire et d’évolution intérieure.
Pour ma part, c’est la combinaison de plusieurs approches qui a apaisé ma souffrance psychique. Je vous encourage vivement à essayer tout ce qui est possible, avec un esprit ouvert, et à ne pas perdre courage si une méthode ne vous convient pas: cela veut seulement dire que votre chemin est encore devant vous.
Merci d’avoir pris le temps de lire cette préface. Je suis profondément reconnaissant de pouvoir partager cette histoire et aider les autres.
Enfin, je tiens à remercier personnellement et de tout cœur Anastasia, qui a rendu ce projet possible et qui a tant travaillé sur ce livre. C’est une femme remarquable. Elle m’inspire à devenir meilleur et à continuer de prendre soin de ma santé mentale. Je suis très heureux de la connaître, et immensément fier de tout ce qu’elle a accompli.
Ben
De l’autrice
Ce livre a commencé par un message arrivé à cinq heures et demie du matin.
Un homme m’écrivait qu’il s’était réveillé trempé de sueur, que son cœur cognait, qu’il avait honte de sa peur et qu’il craignait de ne pas être « l’homme” que les autres voyaient en lui. Il écrivait honnêtement. Plus honnêtement que les hommes n’écrivent d’habitude. Et je me suis dit: combien y a-t-il de matins comme celui-là, pour les hommes du monde entier? Combien d’hommes forts, adultes, solides se réveillent dans le noir avec cette gorge serrée, sans jamais le dire à personne?
Dans ce livre, il s’appelle Ben. Les prénoms, les villes, les dates et les détails ont été changés pour protéger son histoire et les personnes qui ont besoin d’être protégées. Toute ressemblance avec des personnes réelles est fortuite. Mais ce qu’il a traversé est réellement arrivé. Il a partagé son histoire lui-même, de son propre choix, et il a lu ce que j’ai écrit sur lui.
Nous avons commencé ce livre il y a longtemps. Puis la vie nous a éloignés. Et quand l’écrivaine en moi a commencé à s’ouvrir, j’ai trouvé le courage, je lui ai écrit la première et je lui ai proposé: faisons-le quand même. Mon premier livre m’a donné cette force, et l’envie de continuer à écrire. J’ai écrit le deuxième et le troisième presque en même temps. Le livre de Ben est celui qui clôt la trilogie, et c’est en lui que tout s’est rassemblé en un seul ensemble.
Le premier livre de cette trilogie, Izmira et Adrian, parlait de ma propre libération. Le deuxième, Libre du chagrin, parlait de la moitié féminine de l’humanité: des filles qui ont grandi sans jamais avoir pleuré ce qui leur était arrivé. Celui-ci, le troisième, parle de la moitié masculine. Des garçons à qui l’on a dit « Ne pleure pas”, et qui ont obéi. De la honte qui passe du père au fils comme un vieux manteau trop lourd. De la fuite, qui ressemble de l’extérieur à de la froideur et qui, à l’intérieur, est de la panique. Et du fait qu’il existe un chemin pour en sortir.
Il compte énormément pour moi que ce livre aide les hommes à vivre leur chagrin. À guérir ce qui leur fait mal depuis l’enfance. À ouvrir leur sensibilité. Et à leur donner ce que tant d’hommes n’ont jamais reçu: la permission. C’est permis. Plus encore, c’est nécessaire.
Un homme peut être fort et rester un homme. Et il peut aussi être faible là où il est vraiment aimé et là où il sera accueilli. Ce n’est pas une contradiction. C’est la maturité.
La douleur ne demande pas la permission, mais les ailes, si: nous autorisons-nous à les déployer et à nous envoler de notre petite île?
Je veux être honnête. Je ne sais pas tout à fait à quoi devrait ressembler une vraie conduite d’homme. Je ne l’ai encore jamais vue de près dans toute sa plénitude. Je ne peux que l’imaginer. Mûre. Vraie. Honnête. Un homme qui ne fuit pas une conversation difficile. Qui peut dire « J’ai peur” et continuer à protéger. Qui tient parole, tient ses limites et sait pleurer. C’est si difficile, et tout le monde en a si peur. Mais si je peux l’imaginer, c’est possible. Et si c’est possible, quelqu’un marche déjà sur ce chemin. Ben, oui. Et peut-être vous aussi.
Ce livre est construit comme un travail dans le cabinet d’une psychologue. Dans le roman, Ben part s’installer à Nice, là où il fait chaud, pour essayer de vivre autrement, et il vient dans le petit cabinet d’Izmira, dans la vieille ville. Mais Izmira n’est pas sa thérapeute, et je ne suis pas la thérapeute de Ben et ne l’ai jamais été. Nous avons été proches, nous nous sommes aimés, nous nous sommes fait mal, et nous avons réussi à nous faire beaucoup de bien. Les rencontres de ce livre ne sont donc pas une thérapie. Elles sont un travail honnête sur un livre. Izmira, l’héroïne de mes livres, pose à Ben les questions que le vrai Ben a réellement reçues de moi et auxquelles il a répondu. Ses réponses, sa voix et ses mots vivent dans ces pages. Et la compassion qu’il n’a jamais reçue enfant, il la reçoit ici. Et vous aussi, chaque fois que vous ouvrez ce livre.
Encore une mise en garde, très importante. Ce livre ne remplace pas une thérapie. Si, en lisant, vous vous reconnaissez et que cela devient difficile, s’il vous plaît, ne restez pas seul avec cela. Trouvez un professionnel, un groupe, une personne que vous pouvez appeler. Ben le dit mieux que moi dans sa préface.
Ce livre est dédié à sainte Dymphne et à toutes les personnes qui ont survécu à des violences sexuelles. C’est Ben qui l’a demandé. J’ajouterai quelque chose de moi: et à tous les hommes qui ont passé leur vie à tenir la famille, à garder un visage impassible, à encaisser les coups. Vous pouvez baisser la garde. Ici, au moins. Au moins le temps d’un chapitre.
Anastasia Ocean
Comment travailler avec ce livre
Ce livre est un roman psychothérapeutique de guérison. Vous pouvez le lire comme un roman, et c’est très bien aussi. Mais il a été écrit pour autre chose: pour qu’on travaille avec lui. Surtout pour ceux qui n’iront jamais chez un psychologue, qui ne le veulent pas ou ne le peuvent pas encore, mais qui veulent changer. Qui sont fatigués de tourner en rond et veulent enfin voir la lumière au bout du tunnel.
Vous avez donc deux chemins.
Le premier chemin: le lire comme un roman. Suivre Ben, ses matins de cinq heures et demie, ses séances, et la façon dont son histoire se termine. Si c’est de cela que vous avez besoin en ce moment, lisez-le comme vous le sentez. Faites-le, vraiment.
Le second chemin: le travail. Alors ce livre devient votre cabinet. Il y a ici une règle, très importante: pas plus d’un ou deux chapitres par jour. Non par sévérité, mais parce que la guérison ne se fait pas dans la tête, elle se fait dans le corps, et le corps a besoin de temps. Si vous « avalez” plusieurs chapitres en une soirée, il vous restera une histoire intéressante, mais pas un changement. L’effet pour lequel ce livre a été écrit naît dans les pauses: quand vous avez fait la pratique, répondu à la question et dormi dessus.
Comment chaque chapitre est construit
Chaque chapitre est une séance. L’ordre est toujours le même, pour que le corps s’y habitue et se détende un peu plus vite à chaque fois.
Les scènes. Ben se réveille à 5 h 30, puis traverse Nice jusqu’au cabinet d’Izmira, et l’entrée est toujours décrite avec les mêmes mots: une porte, deux marches qui descendent, la lumière chaude d’une lampe, deux fauteuils et le silence. La répétition est voulue: le corps apprend le rythme et se détend plus vite à chaque chapitre. Dans ce cabinet, Izmira n’est pas la thérapeute de Ben; ils ont été trop proches pour cela. Elle est celle qui pose les questions et qui reste comme témoin. Puis la mémoire ramène Ben dans son enfance. Les choses les plus dures ne sont pas décrites en détail: ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on a fait à l’enfant, mais ce qui se passait en lui.
La voix de Ben. Ses propres mots. Pas ceux d’un psychologue, pas ceux de l’autrice, mais ceux d’un homme qui l’a vécu.
La note de l’Observateur. Deux ou trois lignes dans la marge. Une pensée à emporter avec soi.
Ce que dit la science. Une courte partie sur la façon dont fonctionnent le cerveau, le corps et la famille, et une citation sur les hommes. Si vous n’en avez pas la force en ce moment, vous pouvez sauter cette partie. Elle explique pourquoi ce qui vous arrive vous arrive.
Le langage du sens. L’image du chapitre: la Sentinelle, la route, le vestiaire, l’armure, les anneaux, les racines.
Le Provocateur et le petit cercueil. Parfois, une voix masculine ironique se fait entendre dans le cabinet. Il vouvoie tout le monde et montre le piège de façon à ce qu’il devienne drôle: le rire dissout la honte plus vite que la compassion. C’est une technique de la thérapie provocatrice du psychothérapeute américain Frank Farrelly. Et sur une étagère se trouve un petit cercueil en bois. À chaque séance, Ben y dépose un papier avec une vieille règle. Vous pouvez avoir le vôtre: n’importe quelle petite boîte fera l’affaire.
La pratique. C’est le cœur. La science montre ce qui vous arrive; la pratique montre quoi en faire. C’est pourquoi chaque pratique commence par ce à quoi elle répond et se termine par la question: « Qu’est-ce que je choisis maintenant?” Des étapes simples, dans la langue du corps: la respiration, les pieds sur le sol, une paume sur la poitrine. Si cela devient trop, ouvrez les yeux et nommez cinq choses autour de vous.
Un homme a le droit. La dernière ligne du chapitre. Une permission. Lisez-la à voix haute si vous le pouvez.
Ce qui se trouve à la fin du livre
Les Questions pour réfléchir, pour chaque chapitre, avec des indications détaillées sur la façon de travailler avec elles: seul, avec un carnet, ou avec un assistant d’intelligence artificielle. Le choix vous appartient.
La trousse de Ben pour un jour d’angoisse, et un guide pour celles et ceux qui ont survécu à des violences sexuelles. Il est aussi utile aux personnes souffrant de troubles anxieux généralisés, sous toutes leurs formes, ou de TSPT complexe.
Un Glossaire par chapitre, et Noms et écoles: quels scientifiques et quels psychologues parlent dans ce livre, avec une courte liste de lectures si vous voulez aller plus loin.
La Table des matières, qui recense toutes les pratiques du livre, pour que vous puissiez retrouver celle dont vous avez besoin un jour difficile.
Comment je vous propose de travailler
Premier jour: lisez le chapitre et faites la pratique. Deuxième jour: répondez aux questions de la fin du livre et revenez encore une fois à la pratique. Puis le chapitre suivant. Ainsi, les douze chapitres deviennent environ un mois de travail. Ce n’est pas long. C’est exactement le temps dont le corps a besoin pour croire que les choses peuvent être différentes.
Et encore une chose. Ce livre ne vous guérira pas à votre place; aucun livre ne le peut. Mais il peut vous montrer qu’il existe un choix, même si toute votre vie on vous a dit qu’il n’y en avait pas: « Tiens la famille”, « On ne lave pas son linge sale en public”, « Les hommes ne pleurent pas”. Nous ne choisissons pas ce qu’on nous a fait enfant. Mais nous choisissons ce que nous en faisons maintenant.
Prologue. 5 h 30
Autrefois, il se taisait. Maintenant, il parle.
5 h 30.
Ben ne se réveille pas à cause d’un réveil. Il se réveille parce que son cœur court déjà, et lui pas encore.
Le drap est humide. Son tee-shirt lui colle au dos. La chambre est sombre; seule la neige derrière la fenêtre est d’un gris pâle, et dans cette lumière grise tout paraît plat, comme sur une vieille photographie. L’horloge de la cuisine fait tic-tac. Quelque part au loin, sur la route qui longe le lac, passe une seule voiture, et le bruit de ses pneus s’étire longtemps, comme une expiration.
Il ne se souvient pas de ce qu’il a rêvé. Il ne s’en souvient jamais. Il se souvient seulement de ce qui reste: le sentiment que quelque chose d’irréversible va arriver. Rien de précis, juste quelque chose d’irréversible. Cela pèse sur sa poitrine comme un manteau mouillé et lourd, et l’empêche de respirer profondément.
Il s’assoit. Pose les pieds sur le sol froid.
Le sol est froid. C’est bien. C’est réel.
Son corps fait ce qu’il fait depuis l’enfance. Sa respiration s’accélère toute seule. Sa poitrine se serre, comme si quelqu’un avait resserré une ceinture autour d’elle. Ses pensées vont si vite qu’il ne parvient pas à les distinguer: ce ne sont même pas des pensées, ce sont des sensations qui se font passer pour des pensées. Tu es faible. Tu n’y arriveras pas. Tu n’iras plus jamais bien. Elle va découvrir qui tu es vraiment, et elle partira.
Il sait que c’est une crise de panique. Il le sait depuis plus de dix ans. Il a fait trois thérapies; il connaît les bons mots pour en parler. Et pourtant, à chaque fois, son corps croit qu’il va mourir.
Si vous voulez, arrêtez-vous ici une minute avec lui. Vous n’avez rien à faire. Remarquez seulement comment vous êtes assis. Où sont vos pieds en ce moment? Sentez-vous sur quoi ils reposent?
Ben compte.
Inspirer sur cinq. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq.
Expirer sur cinq. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq.
Ce n’est pas de la magie. C’est juste compter. Mais compter a quelque chose que la panique n’a pas: de l’ordre. Un, puis deux, puis trois. Un monde où deux vient toujours après un ne s’effondre pas complètement.
Inspirer sur cinq.
Expirer sur cinq.
Il pose sa paume sur sa poitrine, exactement là où se trouve la ceinture. Sa paume est chaude. Dessous, quelque chose monte et descend. Lentement. Encore. La ceinture ne disparaît pas, mais sous sa paume elle se desserre un peu, d’un cran.
Cela aussi passera, se dit-il. Il se le dit toujours. Cela aussi passera.
Il prend son téléphone. L’écran l’aveugle. Il plisse les yeux et écrit à une femme de l’autre côté de l’océan, dans un autre fuseau horaire, où il est presque midi et où, peut-être, le soleil brille.
Il écrit qu’il s’est réveillé en sueur. Qu’il a peur. Qu’il se sent faible, comme un mauvais homme, parce qu’il n’arrive pas à être plus fort. Qu’il a peur qu’elle le déteste de lui avoir dit ce dont il a besoin. Qu’il a peur de la décevoir. Qu’un jour elle le verra tel qu’il est vraiment, désordonné, paresseux, trop sensible, et qu’elle cessera de l’aimer. Et qu’elle lui en voudra d’avoir cru un jour qu’il était l’homme qu’elle croyait.
Il relit. Son pouce reste suspendu au-dessus du bouton.
Toute sa vie, il a caché cela. Toute sa vie, il a été celui qui tient. Qui tient maman quand elle pleure. Qui tient papa pour qu’il n’explose pas. Qui garde un visage impassible au vestiaire. Qui tient la famille pour qu’elle ne se défasse pas. Le garçon qui tenait tout le monde n’a jamais su ce que c’est qu’être tenu.
Il appuie sur « Envoyer”.
Et aussitôt, la honte. Brûlante, qui monte du cou jusqu’aux oreilles. Pourquoi tu as fait ça. Les hommes ne font pas ça. Maintenant elle sait.
Le téléphone reste muet une minute. Deux. Il est assis sans retirer la paume de sa poitrine et écoute l’horloge de la cuisine.
Puis l’écran s’allume.
Elle n’écrit pas « Ressaisis-toi”. Elle n’écrit pas « Tout ira bien”. Elle écrit :
Je suis là. Tu n’es pas faible. Tu es le premier homme qui m’ait jamais dit la vérité à cinq heures et demie du matin. Respire. J’attends.
Ben regarde ces lignes longtemps. Puis il retourne le téléphone face contre la table, baisse les épaules, qu’il n’avait pas baissées de tout ce temps, s’aperçoit-il, et se rend compte soudain qu’il respire. Sans compter. Il respire, simplement.
Dehors, la neige devient un peu plus claire. Au loin, au-dessus du lac, apparaît une mince bande pâle. Le matin n’est pas encore là, mais il sait déjà qu’il viendra.
Plus tard, quelques semaines après leur rupture, quand ils ne seront plus ensemble mais encore chers l’un à l’autre, elle lui dira :
— Écrivons un livre. Pas sur ce qui t’est arrivé. Sur la façon dont tu en sors.
— Je ne sais pas si je peux en parler, répondra-t-il.
Il se taira longtemps. Puis il écrira tout autre chose :
— J’en ai assez de la neige. Depuis des années, je rêve de vivre là où il fait chaud. Où le matin il y a du soleil, et pas le noir à cinq heures et demie. Je veux changer de vie. Au moins essayer. Me donner six mois.
— Alors viens à Nice, répondra-t-elle. Pas pour moi. Pour toi. Pour la mer et la chaleur. Et j’ai là-bas un cabinet: petit, dans la vieille ville. Une porte sur la rue, deux marches qui descendent, une lampe et deux fauteuils. Je ne serai pas ta psychologue; nous avons été trop proches, ce ne serait pas honnête. Mais je poserai des questions, tu y répondras, et nous en ferons un livre. Là-bas, personne ne crie. Personne ne part en claquant la porte. Là-bas, on peut se taire, on peut parler, on peut pleurer, et personne ne dira que ce n’est pas viril.
Encore une longue pause. Puis un seul mot :
— D’accord.
Un mois plus tard, il achètera un billet aller simple. C’est ainsi que naîtra le cabinet.
Autrefois, il se taisait.
Maintenant, il parle.
Où Ben a senti pour la première fois l’odeur de la peur, et pourquoi le corps du garçon s’en est souvenu avant de connaître le mot: lisez la suite au chapitre un.
Partie I. Le garçon qui tenait la famille
“J’ai grandi en pensant que ma vie était normale. Aujourd’hui, je comprends qu’elle était profondément troublée.”
Ben
Chapitre 1. L’angoisse héritée
Le corps se souvient de la peur avant que l’enfant n’apprenne le mot « peur”.
5 h 30
Ben ouvre les yeux avant le réveil.
La chambre est sombre et silencieuse. Wellington dort à ses pieds, chaud et lourd; il agite une patte dans son sommeil, comme s’il poursuivait quelque chose. Début décembre, quelques jours après le déménagement, Ben l’a pris dans un refuge à la périphérie de Nice: maigre, malade, méfiant, le poil roux tout emmêlé. C’est ainsi qu’il se consolait alors, après la rupture dont il parlera plus tard: si l’on ne peut pas trouver refuge auprès d’une personne, on peut au moins trouver refuge auprès d’un chat. En un peu plus d’un mois, Wellington s’est remplumé, son poil s’est mis à briller, ses flancs se sont arrondis, et ce chat à lui seul montre combien on l’aime ici.
Derrière la fenêtre, c’est janvier. Pas le janvier dont il a l’habitude: pas de neige, pas de moins trente, pas de raclement de pelle sur le perron. L’appartement est petit, juste sous le toit d’un vieil immeuble, et en se penchant par la fenêtre on aperçoit entre les toits une bande de mer, encore sombre. Ben s’est donné six mois. Pour vivre là où il fait chaud. Pour essayer de vivre autrement. Il ne sait pas encore si cela marchera.
Aujourd’hui, son cœur ne s’emballe pas. Aujourd’hui, il bat, simplement. Ben reste allongé et l’écoute comme on écoute la pluie.
Son téléphone est sur la table de nuit. Hier, sa cousine lui a envoyé une photo de son fils: cheveux blonds, sourire édenté, en tenue de foot. Le garçon a neuf ans. Ben a regardé la photo longtemps et n’a jamais répondu. Il y a une décision qu’il ne cesse de repousser. Pas aujourd’hui.
Inspirer sur cinq. Expirer sur cinq.
Le silence.
Ce silence, il le connaît depuis l’enfance. Seulement, à l’époque, il était différent. À l’époque, le silence à la maison n’était pas un repos. Le silence était une pause. Ce bref intervalle où les voix derrière le mur s’étaient tues mais n’avaient pas encore repris.
À onze heures, il a sa première rencontre. Il longe la mer, passe devant les plages vides de l’hiver et les vieux messieurs avec leurs chiens, puis il tourne dans les ruelles étroites de la vieille ville, où ça sent le café et le pain frais. Son cœur se remet à se presser. Il ne l’arrête pas. Il continue simplement de marcher.
Le cabinet
Une porte.
Deux marches qui descendent.
La lumière chaude d’une lampe.
Deux fauteuils et un silence où personne ne crie.
Ici, c’est permis.
Le cabinet est petit, à demi enterré sous le niveau de la rue, dans un vieil immeuble non loin de la mer. Des murs couleur caramel, un parquet qui grince un peu près de la fenêtre. Ça sent le bois, la tisane de thym et l’air salé de la mer. La fenêtre est basse, juste sous le plafond, et on y voit passer les pieds des passants, les marches du perron voisin et un bout de ciel. Izmira dit que c’est la meilleure fenêtre pour ce travail: de toute façon, tout ce qui compte se voit les yeux fermés. Sur une étagère, entre les livres, se trouve un petit cercueil en bois clair, de la taille d’une paume, dont le couvercle se ferme par un crochet de laiton. Ben le remarque et détourne les yeux. Il ne sait pas encore pourquoi il est là. Au-dessus des livres, sur une étagère plus haute, se tiennent quelques petites icônes. Izmira travaille avec les gens depuis longtemps, et chacune de ces icônes accompagne ce travail à sa manière. Ben ne demande pas encore à qui elles sont.
Izmira est assise dans le fauteuil en face de lui. Elle porte un pull sombre et une écharpe émeraude. Elle ne se presse pas. Ici, elle ne se presse jamais.
— Bonjour, Ben.
— Bonjour.
Il s’assoit. Le fauteuil est plus profond qu’il ne le pensait, et pendant une seconde il a envie de se lever pour ne pas s’y enfoncer. Il reste au bord. Le dos droit. Les mains sur les genoux.
Izmira le remarque et ne dit rien. Elle hoche seulement un peu la tête, comme pour se dire: c’est ainsi qu’il s’est assis toute sa vie. Au bord. Prêt à bondir.
— Avant de commencer, dit-elle, une chose honnête. Je ne suis pas ta psychologue, et je ne le serai pas. Nous avons été trop proches. Ici, je suis celle qui pose les questions et qui écoute, et toi, celui qui répond. Il en sortira un livre. Et si un jour tu as besoin d’une vraie thérapie, je t’aiderai à trouver un bon professionnel.
Ben acquiesce.
— Et je veux que tu saches trois choses. La première: ici, tu peux t’arrêter à tout moment. Il suffit de dire « Stop”, et on s’arrête. La deuxième: tu n’es pas obligé de me raconter ce que tu ne veux pas raconter. La troisième: je ne suis pas là pour te réparer. Tu n’es pas cassé. Je suis là pour être à côté de toi pendant que tu regardes les endroits que tu regardais seul jusqu’ici.
Ben hoche la tête. Sa gorge se serre, et il ne comprend pas pourquoi. Personne ne lui a jamais dit « Tu peux t’arrêter”.
— Ferme les yeux une minute, dit Izmira. Quelle est la première image de la maison de ton enfance qui te vient? Qu’est-ce que tu vois, entends, sens?
L’odeur de la peur
Il ferme les yeux et s’attend à voir la cuisine. Ou sa chambre. Ou le perron.
Mais ce qui vient n’est pas une pièce.
Ce qui vient, c’est un sentiment.
La peur. L’incertitude. L’impuissance. Elles arrivent avant l’image, comme une odeur arrive avant qu’on voie ce qui brûle.
Puis les voix.
Le garçon a environ cinq ans. Ou peut-être quatre, ou peut-être sept: dans cette maison, toutes les années se ressemblent. Il est assis par terre dans le salon, sur un tapis aux motifs délavés, une petite voiture à la main. Il ne la fait pas rouler. Il la tient immobile, comme on tient un galet, juste pour avoir quelque chose à quoi se raccrocher.
Derrière le mur, dans la cuisine, il y a maman et papa.
D’abord doucement. C’est le plus effrayant: quand c’est calme, mais pas le bon calme. Le garçon fait la différence mieux que n’importe quel adulte. Il y a le calme quand tout va bien. Et il y a le calme quand l’air est déjà si tendu qu’on pourrait couper la tension au couteau. La voix de maman devient plus fine et plus aiguë. Celle de papa, plus brève. Les mots sont encore ordinaires: les factures, la famille, qui conduit qui où dimanche. Mais le garçon n’entend pas les mots. Il entend quelque chose commencer à trembler dans les mots de maman, quelque chose qui va se rompre.
Puis plus fort.
Puis très fort.
Un tiroir claque. Une assiette cogne contre l’évier. Maman dit ce qu’elle dit toujours quand ça va vraiment mal, et à ces mots tout se glace en lui.
Il ne bouge pas. Il sait déjà ne pas bouger. Il écoute comme écoutent les animaux dans une forêt: de tout son corps, de sa peau, de sa nuque, de sa colonne vertébrale. Ses épaules remontent vers ses oreilles. Sa respiration est petite, quelque part sous les clavicules, presque invisible, pour que personne ne l’entende.
Il ne connaît pas le mot « angoisse”. Il sait seulement que c’est l’odeur de la maison. Pas l’odeur de la nourriture, ni du parfum de maman, ni de la veste de papa. L’odeur de la peur. La peur a une odeur. Aigre et métallique à la fois, comme une pièce de monnaie gardée trop longtemps dans une paume moite. Trente ans plus tard, Ben dira: « Je sens l’odeur de la peur.” Et ce ne sera pas une métaphore.
Le garçon attend que la porte claque.
La porte claque.
Ensuite, le silence. Ce silence-là. La pause. Le garçon n’expire pas, parce qu’il sait: ce n’est pas la fin. C’est le milieu. La fin n’est jamais définitive. La fin est seulement remise à la prochaine fois.
Il reste assis. La petite voiture dans sa main est devenue chaude et moite.
Personne ne vient le voir.
Personne ne s’assoit à côté de lui sur le tapis pour lui dire: « Ça t’a fait peur? Les grands se sont disputés. Ce n’est pas à cause de toi. Tu es en sécurité.” Maman pleure dans la chambre. Papa fait du bruit dans le garage. Son frère Thomas, le petit, est quelque part à l’étage. Et le garçon sur le tapis reste seul avec ça. Avec cette chose immense, sans nom, qui a une odeur.
Alors il fait ce que font les enfants quand personne ne les console. Il poste une sentinelle à l’intérieur de lui.
Une petite sentinelle sérieuse qui ne dort jamais. Qui se tient à la porte de l’âme avec une lanterne et qui écoute: est-ce que ça recommence? Est-ce que la voix de maman tremble? Est-ce que papa est à bout de patience? La sentinelle restera à son poste jour et nuit. À l’école. Chez les copains. En vacances. Plus tard à la fac. Plus tard dans un pays étranger. Plus tard au lit, à cinq heures et demie du matin. Trente ans plus tard.
Personne ne lui a dit qu’on pouvait relever la sentinelle.
De retour au cabinet
Ben ouvre les yeux. Le cabinet est silencieux. La lampe brûle d’une flamme égale. Par la fenêtre sous le plafond, quelqu’un passe en traînant ses pantoufles, et quelque part à l’étage de la vaisselle tinte.
Il n’a pas remarqué que ses mains se sont serrées en poings sur ses genoux.
— Où est-ce que tu le sens, là, maintenant? demande Izmira. Ne réfléchis pas. Montre-moi.
Il pose la main sur sa poitrine. Puis, après une pause, sur sa gorge.
— Ici. Comme si quelqu’un se tenait toujours à l’intérieur, et écoutait.
— Quelqu’un se tient là et écoute, répète-t-elle lentement. Parle-moi de lui.
Ben se tait. Puis il parle, d’abord avec hésitation, puis plus fermement :
— Il est petit. Il porte un uniforme, comme un soldat. Il a environ cinq ans. Il a une lanterne. Il ne dort pas. Il ne dort jamais. Il guette toujours le moment où ça va commencer.
— Comment s’appelle-t-il?
— Je ne sais pas. La Sentinelle, je suppose.
— La Sentinelle, dit Izmira. Bien. Ben, écoute-moi bien. La Sentinelle, ce n’est pas toi. C’est une part de toi qui, un jour, a pris en charge un travail très dur. Dans une maison où personne ne pouvait te calmer, il fallait bien que quelqu’un guette le danger. Et elle l’a fait. Un enfant de cinq ans a guetté le danger à la place des adultes. Tu comprends tout ce qu’il a fait?
Ben la regarde. Quelque chose change sur son visage: sa mâchoire, serrée depuis le début, se relâche un tout petit peu. Les poings sur ses genoux s’ouvrent.
— J’ai toujours pensé que quelque chose n’allait pas chez moi. Que j’étais juste anxieux. Faible.
— Tu n’es pas faible. Tu as grandi dans une maison où le danger rôdait toujours. La Sentinelle est restée à son poste pendant tout ce temps. Trente ans. Sans relève. Sans vacances. Sans un seul « merci”.
Elle se penche légèrement en avant.
— Tu veux lui dire quelque chose?
Ben ferme les yeux. Il le voit: petit, dans un uniforme trop grand, avec sa lanterne, près de la porte. Son visage est sérieux et très fatigué, comme celui d’un vieillard.
— Merci, dit Ben. Sa voix se brise. Merci d’avoir monté la garde. Je sais que tu avais peur.
Une pause.
— Est-ce qu’il peut se reposer? demande Izmira. Pas s’en aller pour de bon. On aura encore besoin de lui: un vrai danger, il faut le remarquer. Mais peut-être qu’il peut au moins s’asseoir? Au moins ici, au cabinet?
Ben imagine la sentinelle posant sa lanterne par terre. S’asseyant sur la marche du bas, près de la porte. Ses épaules qui s’abaissent enfin.
Il ne remarque pas que ses propres épaules s’abaissent aussi.
— Regardons d’où vient ta Sentinelle, dit Izmira. Elle n’est pas apparue de nulle part. Qui montait la garde avant toi?
Elle prend une feuille et un crayon sur la petite table et les lui tend.
— Dessine ta famille. Pas joliment. Des ronds et des carrés. Trois générations.
Ben dessine. En bas, un carré: c’est lui. À côté, un autre, Thomas, son frère. Au-dessus, un rond et un carré: maman et papa. Au-dessus de maman, encore un rond et un carré: sa grand-mère et son mari, qu’il n’a jamais connu.
— Parle-moi de ta grand-mère, dit Izmira.
— Elle était sévère. Mais attentionnée. Maman disait toujours que grand-mère était une sainte. Il hésite. Elle a quitté son mari quand maman était toute petite. Il buvait. Il battait tout le monde. Grand-mère, les enfants. Elle est partie et elle a élevé tous les enfants seule.
— Ta grand-mère était donc très courageuse, dit Izmira. Partir à cette époque, seule, avec des enfants, demandait un courage immense. Et qu’est-ce que la petite fille, ta mère, devait faire dans une maison où son père battait tout le monde?
Ben se tait. Il n’y a jamais pensé.
— Écouter, je suppose, dit-il enfin. Guetter le moment où ça commence.
— Je suppose, oui, répète doucement Izmira.
Ils regardent tous les deux le dessin. Le rond qui a été une petite fille dans une maison avec un père ivrogne. Qui a grandi, s’est mariée, a mis au monde des fils et n’a jamais appris que l’angoisse se soigne. Qui pleurait dans la chambre pendant que son fils était assis sur le tapis avec sa petite voiture. Et qui elle-même, autrefois, s’était assise exactement de la même façon sur un autre sol, et avait écouté.
— Ta mère n’a pas choisi son angoisse, dit Izmira. Elle en a hérité. Comme toi.
— Mais moi, je ne veux pas la transmettre, dit Ben. Et il est surpris de la fermeté de sa voix.
— Voilà, sourit légèrement Izmira. C’est là que commence le code de la lignée. Pas avec ce qu’on t’a transmis. Avec ce que tu décides de transmettre.
Izmira prend le dessin et fait glisser son doigt de bas en haut, du carré de Ben jusqu’au mari de sa grand-mère.
— Tu sais comment ça se passe d’habitude, chez les hommes? Je vais te raconter une chaîne. Je l’ai vue bien des fois.
Elle parle lentement, comme on raconte un conte.
— Il était une fois un père qui avait peur. Peut-être à cause d’une guerre, peut-être à cause de la pauvreté, peut-être à cause de son propre père. Il ne savait pas parler de la peur. Alors, quand la peur le prenait, il buvait, ou il criait, ou il allait au garage, ou il se taisait simplement toute la soirée. Et son fils, un petit garçon, le regardait et en tirait une conclusion. Pas en mots. Dans son corps. La conclusion était: se montrer est dangereux. Ressentir est dangereux. Si tu as peur, cache-toi. « Chut, chut”, disait-on dans cette famille. Ne pleure pas. Ne fais pas de bruit. Ne te fais pas remarquer. Le garçon a grandi. Quand une femme est entrée dans sa vie, vivante et lumineuse, qui parlait de sentiments et attendait qu’il réponde, son corps a fait ce qu’il savait faire. Il s’est caché. Il a disparu dans le travail, dans son téléphone, dans le silence, dans une autre ville. La femme pleurait. Son fils regardait et en tirait une conclusion.
Ben écoute et ne respire plus.
— C’est ça, le code, dit Izmira. Pas un destin. Un programme. Et un programme peut être réécrit. Pas par celui qui l’a reçu. Par celui qui ose le remarquer.
Un lieu sûr
— Tu as dit qu’il n’y avait pas de lieu sûr dans ton enfance, dit Izmira. Je te crois. Il n’y en avait pas. Alors nous allons en construire un maintenant. Pas avec le passé. Avec ce que tu as aujourd’hui.
— Avec quoi?
— Avec tout ce qui te calme. Raconte-moi.
Ben réfléchit.
— Wellington, dit-il. Quand il est couché sur mes genoux et qu’il ronronne.
— Bien. Encore.
— Un terrain de foot. Le matin, quand l’herbe est mouillée et qu’il n’y a encore personne.
— Encore.
— Le Trisagion. « Dieu saint, Saint fort, Saint immortel, aie pitié de nous.” Quand on chante, on ne peut pas avoir peur en même temps. Il n’y a pas assez de souffle.
— Encore.
Il hésite. Puis dit, plus bas :
— Le port. Papa, l’oncle Philip et moi, on y allait en voiture le samedi. L’eau et les mouettes. Mon oncle fumait. Personne ne demandait rien à personne.
— Bien, dit Izmira. Ferme les yeux. Rassemble tout cela en un seul endroit. Il n’a pas besoin d’être réel. C’est peut-être un champ au bord de l’eau, et au bout du champ il y a un banc, et sur le banc un chat tout chaud, et de l’eau monte une odeur de sel et d’un peu de tabac, et quelque part au loin des gens chantent. Où es-tu dans cet endroit?
— Assis sur le banc. Le chat sur mes genoux. Une pause. Le soleil dans le dos.
— Le soleil dans le dos, répète-t-elle. Qu’est-ce que ton corps ressent?
— De la chaleur. Une lourdeur dans les jambes. Une bonne lourdeur. Comme si je n’avais pas besoin de me lever.
— Tu n’as pas besoin de te lever, dit-elle. Ici, tu n’as pas besoin de te lever. Ici, il n’y a personne à tenir. Souviens-toi de cet endroit. Il est à toi maintenant. Tu y reviendras chaque fois que ce sera trop.
Ben ouvre les yeux. Il est toujours assis au bord du fauteuil.
— Qu’est-ce que tu choisis maintenant? demande Izmira.
Ben jette un regard au fauteuil où il est assis. Puis, lentement, il glisse en arrière, vers le dossier.
— M’asseoir plus profondément, dit-il. Ici, c’est permis.
La voix de Ben
“La peur, l’insécurité, un sentiment d’impuissance. La colère et les disputes entre maman et papa. Un sentiment de vigilance permanente, d’être prêt à ce que quelque chose de mal arrive. Une tristesse profonde. J’entends mes parents se disputer, des voix fortes. Je sens l’odeur de la peur.”
“Il n’y avait pas de lieu vraiment sûr. J’étais toujours sur mes gardes, toujours en alerte. À des degrés divers, mais toujours.”
“Maman a toujours eu une anxiété et une dépression non soignées. Elle s’inquiète encore de beaucoup de choses, et elle nous a transmis ces pensées. Mon père est un homme simple, gentil et travailleur, mais émotionnellement absent. Il était impossible de lui parler de sentiments.”
NOTE DE L’OBSERVATEUR
Le traumatisme n’est pas toujours un événement. Parfois, c’est un climat: des milliers de soirées où un enfant restait assis à guetter le moment où ça allait commencer. S’il vous est difficile de vous asseoir dos à la porte, et si le silence à la maison ne vous apaise pas mais vous met en alerte, ce n’est pas votre caractère. C’est la sentinelle. Elle mérite de la gratitude, pas la guerre.
Ce que dit la science. L’angoisse comme climat
La Sentinelle. Un petit enfant ne sait pas encore se calmer seul: son système nerveux s’accorde sur celui de l’adulte qui est près de lui. Le psychiatre britannique John Bowlby a appelé ce lien l’attachement. Le neuroscientifique américain Stephen Porges a décrit la neuroception: en dessous du niveau de la conscience, le système nerveux vérifie sans cesse si le monde est sûr, et l’enfant reçoit les premières nouvelles du monde par la voix et le visage de sa mère. Si ces nouvelles sont inquiètes chaque jour, l’angoisse cesse d’être un événement et devient un climat. Le psychologue britannique Paul Gilbert a décrit trois systèmes que le cerveau utilise pour gérer les émotions: le système de menace, le système de motivation et le système d’apaisement. Le système d’apaisement se développe quand un enfant a été consolé de nombreuses fois. S’il y a eu peu de consolation, on devient un adulte intelligent et responsable, le premier à remarquer que quelqu’un d’autre a mal, mais sans presque rien pour se calmer soi-même. Les psychologues appellent cet état l’hypervigilance.
Le code de la lignée. Le psychiatre américain Murray Bowen, fondateur de la théorie des systèmes familiaux, a été le premier à dessiner des cartes de la famille sur plusieurs générations; il les a appelées génogrammes. Il a montré que l’angoisse se transmet non seulement par les gènes, mais par une manière de réagir: la façon dont une famille affronte les difficultés, ce dont elle parle et ce qu’elle tait. Le thérapeute familial américain d’origine hongroise Ivan Boszormenyi-Nagy a appelé la loyauté des enfants envers le destin de leurs parents, même quand ce destin les blesse, les « loyautés invisibles”. Les recherches de la psychiatre américaine Rachel Yehuda suggèrent que la trace d’un traumatisme grave peut se refléter aussi dans le système de stress de la génération suivante. Ce domaine de la science est jeune, et ses conclusions sont prudentes. Mais une chose est déjà claire: ce qui a été appris peut être désappris.
Ce qu’on écrit sur les hommes. Le thérapeute familial américain Terrence Real travaille avec des hommes depuis trente ans. Il a écrit que la douleur familiale dévale les générations comme un incendie de forêt, jusqu’à ce que, dans une génération, une personne ait le courage de se retourner et de faire face aux flammes. Cette personne n’est pas coupable de l’incendie. Mais elle peut l’arrêter.
Le langage du sens. La Sentinelle
La Sentinelle se tient à la porte avec une lanterne parce qu’un jour il n’y avait personne d’autre dans la maison pour s’y tenir. C’est une image, pas un diagnostic. Donner à l’angoisse un nom et un visage, les psychologues appellent cela l’externalisation: la technique a été élaborée par le thérapeute australien Michael White et le thérapeute néo-zélandais David Epston, fondateurs de la thérapie narrative. Leur idée centrale: « La personne n’est pas le problème. Le problème, c’est le problème.” On peut parler avec ce qui a un nom. On peut le remercier et l’asseoir sur une marche. Avec ce que l’on croit être soi-même, on ne peut que se battre, et dans cette guerre on perd contre soi.
Thérapie provocatrice: la voix de l’Observateur-Provocateur
Avant que Ben ne parte, Izmira descend de l’étagère le petit cercueil en bois. Elle le pose sur la table entre les fauteuils. Elle soulève le crochet de laiton.
À l’intérieur, c’est vide. Le bois est clair, tiède, il sent la cire.
— Ce n’est pas effrayant, dit-elle en remarquant son regard. Ce n’est pas la mort. C’est l’adieu. Dans toutes les cultures, on dit adieu à ce qui s’est terminé. À ceux qui sont partis. À ce dont on n’a plus besoin. Mais les vieilles règles que nous avons portées en nous toute notre vie, à celles-là, d’habitude, on ne dit pas adieu. On continue simplement à les trimballer. Essayons autrement.
Elle lui tend une étroite bande de papier et un stylo.
— Écris une règle que la Sentinelle a apprise dans cette maison. Une seule. Quelque chose qu’elle se répétait chaque jour.
Ben réfléchit. Puis il écrit. Son écriture est irrégulière, les lettres penchent vers la droite comme si elles étaient pressées.
Quelque chose de grave peut arriver à tout moment. Ne te détends pas.
Il regarde ces mots, et soudain c’est drôle et amer à la fois. Trente ans. Depuis trente ans, il vit selon ces quelques mots.
— Permettez-moi de dire quelques mots, fait une voix.
Ben se retourne. La voix semble venir d’un coin du cabinet: masculine, grave, solennelle et un peu moqueuse. C’est l’Observateur-Provocateur. Il entre dans le cabinet quand les choses les plus sérieuses ont besoin d’être vues de l’extérieur, et il vouvoie tout le monde.
— Mes très chers frères, mes très chères sœurs, entonne-t-il comme un maître de cérémonie des pompes funèbres, nous sommes réunis aujourd’hui pour dire adieu à la règle « Ne te détends pas”. Elle a fidèlement servi son maître pendant trente ans. Elle n’a jamais manqué un seul matin. Elle le réveillait à cinq heures et demie sans le moindre réveil, gratuitement, jours fériés et week-ends compris, ce qui, avouons-le, est plus que ce qu’on peut dire de la SNCF. Grâce à elle, notre cher Ben n’a pas une seule fois en trente ans couru un risque aussi grave qu’une bonne nuit de sommeil, des vacances reposantes ou le sentiment que tout va bien. La défunte était travailleuse, dévouée et absolument insupportable. Qu’elle repose en paix. Et surtout, qu’elle ne revienne pas.
La voix marque une pause et se tourne vers celui ou celle qui tient ce livre :
— Et vous, cher lecteur, chère lectrice, je vous prie de vérifier vos poches. La même règle s’y trouve peut-être. Il est grand temps de la reconduire.
Ben rit. De manière inattendue, brièvement, à voix haute. Et avec ce rire, quelque chose se défait dans sa poitrine, comme un nœud qu’on tirait depuis longtemps par les deux bouts.
Il plie le papier en deux et le dépose dans le cercueil. Izmira ferme le couvercle et rabat le crochet.
— Maintenant, elle est ici, dit-elle. Pas jetée. Reconnue. Elle a existé. Mais tu ne la portes plus dans ta poche.
Elle remet le cercueil sur l’étagère.
Pratique: « Relever la Sentinelle”
La science, plus haut, l’a expliqué: si un enfant a rarement été consolé, le système d’apaisement reste faible, comme un muscle qu’on n’a jamais entraîné. Un muscle, ça s’entraîne. Cette pratique est justement ce genre d’entraînement: quelques minutes pendant lesquelles le corps apprend qu’on peut quitter son poste.
Vous pouvez faire cette pratique assis, dans un endroit calme, idéalement le matin ou avant de dormir. Elle prend cinq à sept minutes. Si, à un moment, cela devient trop, ouvrez les yeux, regardez autour de vous et nommez cinq choses que vous voyez.
Première étape. Asseyez-vous de façon à avoir les deux pieds sur le sol. Sentez le sol. Il est solide. Il vous porte. Inspirez sur cinq temps et expirez sur cinq. Encore. Une deuxième fois.
Deuxième étape. Demandez à votre corps: « Où vit en moi celui qui guette toujours?” Ne réfléchissez pas, attendez simplement. Peut-être que ce sera la poitrine qui répondra, ou la gorge, ou les épaules, ou la nuque. Posez-y la paume de votre main.
Troisième étape. Représentez-vous-le. Celui qui monte la garde. Quel âge a-t-il? Comment est-il habillé? Que tient-il? À quoi ressemble son visage? N’inventez rien exprès; voyez simplement qui vient.
Quatrième étape. Dites-lui, en silence ou à voix basse: « Merci. Je sais que tu as monté la garde quand personne d’autre ne le faisait. Je sais combien tu avais peur. Je suis grand maintenant. Je suis là. Tu peux t’asseoir.”
Cinquième étape. Regardez ce qu’il fait. Peut-être qu’il s’assoit. Peut-être qu’il pose sa lanterne. Peut-être qu’il n’est pas encore prêt, et c’est bien aussi: il est resté debout trop longtemps pour quitter son poste d’un coup. Restez simplement un moment avec lui. Sentez la paume de votre main sur votre corps. Sentez combien elle est chaude.
Sixième étape. Dites-vous: je suis en sécurité. Maintenant. Dans cette pièce. Dans ce corps. Je peux me reposer. Ouvrez les yeux. Nommez en silence trois choses que vous voyez. Et demandez-vous: « Qu’est-ce que je choisis maintenant?”
Le système nerveux n’apprend pas dans les livres, mais par l’expérience: une seule fois où vous vous êtes autorisé à vous asseoir compte plus pour lui que dix pages lues.
Un homme a le droit
Un homme a le droit d’avoir peur. La peur n’est pas une faiblesse. C’est une vieille sentinelle que personne n’a jamais relevée.
Ben sort du cabinet. Deux marches qui montent. La porte.
Dehors, il fait soleil. Un soleil de janvier, bas, mais chaud comme il ne l’était chez lui qu’en mai. Il rentre en passant par le marché, où l’on vend déjà du mimosa, et il en achète un petit bouquet jaune sans savoir pourquoi.
À la maison, Wellington l’attend près de sa gamelle, avec l’air d’une créature sérieusement offensée par le retard de son déjeuner. Ben rit, verse les croquettes et reste à la fenêtre pendant que le chat mange. La mer scintille entre les toits, et elle n’est plus sombre.
Ses épaules sont baissées. Il ne le remarque pas tout de suite. Et quand il le remarque, il ne les relève pas.
Le corps s’est souvenu de la peur avant les mots. Il peut donc aussi se souvenir du calme avant que vous y croyiez.
Et ce que fait un garçon quand sa mère sort de la maison en disant « Choisis maintenant”: lisez la suite au chapitre suivant.
Chapitre 2. Le pacificateur
Un enfant ne peut pas sauver une famille. Mais il peut passer toute son enfance à essayer.
5 h 30
Aujourd’hui, Ben se réveille à cause du vent.
Février. Le vent de la mer frappe la fenêtre par rafales courtes, comme si quelqu’un tapait sur la vitre du plat de la main pour qu’on le laisse entrer. Les volets de bois vert de l’immeuble voisin cognent contre le mur. Quelque part en bas, dans la ruelle, un seau vide roule sur les pavés, résonne, se tait, résonne encore.
Son cœur bat déjà vite. Ce n’est pas la panique. Son corps a simplement reconnu le bruit. Un coup, un fracas, un claquement. Dans son enfance, quelque chose suivait toujours ces bruits-là.
Wellington est assis sur le rebord de la fenêtre, les oreilles couchées, les yeux fixés sur l’obscurité.
— Ce n’est que le vent, lui dit Ben à voix haute. Il s’entend et comprend qu’il ne le dit pas seulement au chat.
Inspirer sur cinq. Expirer sur cinq.
Il se lève et met la bouilloire en marche. Pendant que l’eau gronde, il reste debout, les paumes appuyées sur le bord de la table, et sent le bois rafraîchir sa peau. Le vent cogne. La bouilloire bout. Le monde ne s’effondre pas.
Il est temps d’y aller. Il y a vingt minutes de marche le long de la mer jusqu’au cabinet, et aujourd’hui la mer est grise, couverte de moutons.
Le cabinet
Une porte.
Deux marches qui descendent.
La lumière chaude d’une lampe.
Deux fauteuils et un silence où personne ne crie.
Ici, c’est permis.
Aujourd’hui, une carte postale est posée sur la table basse entre les fauteuils. Une vieille carte, au coin corné: une longue route vide qui file vers l’horizon entre des érables nus, fin d’automne, feuilles mouillées sur l’asphalte. Izmira l’a trouvée à la brocante, sur la place au bord de la mer. Ben la regarde et se fige une seconde.
— C’est la route? demande-t-il.
— Peut-être, dit Izmira. Si tu veux, je la range.
— Non, ça va.
Il s’assoit. Un peu plus profondément dans le fauteuil que la dernière fois. Pas beaucoup. D’une largeur de main.
— La dernière fois, tu m’as dit que ta mère partait, dit Izmira. Après une dispute. Qu’elle disait qu’elle ne reviendrait pas. J’aimerais te poser une question sur un de ces jours-là. Si tu es prêt.
Il hoche la tête.
— Quand ta mère partait en disant qu’elle ne reviendrait pas, où étais-tu? Que faisait ton corps?
Le sous-sol
C’est arrivé bien des fois. Et partout dans la maison. Dans la cuisine, dans le couloir, dans la voiture au retour d’une visite. Mais une fois, il s’en souvient comme si c’était hier.
Il a onze ans. Peut-être douze.
Le sous-sol. Un plafond bas avec des tuyaux, une ampoule nue qui éclaire trop blanc. Ça sent l’humidité, la lessive et la vieille moquette posée sur le béton pour avoir plus chaud, même si on n’a jamais eu plus chaud. Dans le coin, la machine à laver ronronne. Ben et Thomas sont assis par terre devant la télé, ils jouent à un jeu vidéo. Thomas gagne et rit, Ben fait semblant d’être fâché, mais au fond il est content que son frère rie. C’est une bonne soirée. Pendant un moment, il y a eu des voix en haut, mais elles se sont tues, et les garçons ont décidé que c’était fini.
Puis des pas dans l’escalier.
Rapides. Pas comme d’habitude. Ben les reconnaît avant de voir qui c’est: c’est ainsi qu’on descend un escalier quand on ne regarde pas où on met les pieds.
Papa.
Son visage est blanc. Ses yeux sont perdus, comme ceux d’un enfant qui a lâché la main de ses parents dans un magasin. Il s’arrête sur la dernière marche et parle, et sa voix n’est pas celle de papa, c’est celle de quelqu’un d’autre, aiguë :
— Votre mère est partie. Elle a dit qu’elle ne reviendrait peut-être pas.
Il le leur dit à eux. Deux garçons. Onze et neuf ans. Comme s’ils pouvaient y faire quelque chose.
Le monde s’arrête.
Le son de la télé disparaît. Le ronronnement de la machine disparaît. Tout devient très silencieux et très lointain, comme si Ben regardait le sous-sol à travers une vitre épaisse.
Et alors, il court.
Il ne décide pas de courir. Ce sont ses jambes qui décident pour lui. L’escalier, deux marches à la fois, l’épaule qui heurte la rampe sans qu’il le sente. La cuisine, où la vaisselle sale traîne sur la table. L’entrée. La porte. Le perron. L’air froid le frappe au visage. Il est en chaussettes, mais il ne le remarque pas. Il court jusqu’au milieu de la route.
Et il voit la voiture.
La voiture de maman est déjà au bout de la rue. Des feux rouges. Le clignotant qui clignote. Une seconde, deux. La voiture tourne au coin et disparaît.
Il reste debout sur la route, en chaussettes. Des feuilles mouillées collent à ses pieds. Le vent. Quelque part, un chien aboie.
Il veut crier. Il ouvre la bouche. Mais sa gorge se serre comme si quelqu’un l’avait attrapé par le cou. L’air ne passe plus. Il reste là, la bouche ouverte, incapable de crier ou de respirer, et dans sa tête il n’y a qu’une pensée, immense comme ce ciel gris :
C’est fini. Ma vie est finie. Je n’ai pas réussi à sauver ma famille.
Il a onze ans.
Maman est revenue. Cette fois-là, elle est revenue tard le soir. Elle n’a rien dit. Elle a posé son sac dans l’entrée et elle est allée dans la chambre. Le matin, tout le monde a pris le petit-déjeuner comme d’habitude. Personne n’a parlé de ce qui s’était passé. Personne n’a demandé au garçon resté debout sur la route en chaussettes ce qu’il avait ressenti.
C“était toujours comme ça. La tempête. Puis le silence. Puis tout le monde fait comme si rien ne s’était passé.
Et il y a eu d’autres fois. D’autres mots. Les mots les plus effrayants de son enfance, que maman prononçait sur le seuil, les clés à la main :
— Choisis maintenant.
Cela voulait dire: soit tu viens avec moi, soit tu restes avec lui. Mais si tu restes, tu ne me reverras peut-être jamais.
Le garçon ne pouvait pas choisir. Comment choisir entre sa mère et son père? C’est comme choisir entre sa main droite et sa main gauche. Il restait entre eux et se sentait déchiré en deux. Et il ne choisissait pas. Et c’était comme les trahir tous les deux à la fois.
De retour au cabinet
Ben ouvre les yeux. Sa respiration est rapide et superficielle. Sa main est sur sa gorge.
— Tu es ici, dit Izmira. Sa voix est calme, égale, chaude. Tu es au cabinet. Tu as la trentaine. Regarde-moi.
Il la regarde.
— Sens le fauteuil sous toi. Le dossier. Tes pieds sur le sol. Respire avec moi. Inspire sur cinq.
Il respire.
— Expire sur cinq.
Au bout d’une minute, sa main glisse de sa gorge à son genou.
— C’était très effrayant, dit Izmira. Ce n’est pas une question. Elle le dit. Le garçon sur la route avait très peur. Et personne n’est venu.
— Personne n’est venu, répète Ben. Sa voix est rauque.
— Tu as dit que tu avais pensé: je n’ai pas réussi à sauver ma famille. Ben, je voudrais te demander une seule chose. Quel âge avais-tu?
— Onze ans.
— Onze ans. Et à qui revenait la tâche de sauver la famille?
Il se tait.
— Pas à toi, dit-elle doucement. C’était la tâche de ta mère et de ton père. Des adultes. Deux personnes qui avaient décidé de vivre ensemble et d’avoir des enfants. Pas celle d’un garçon de onze ans en chaussettes.
— Mais ils n’y arrivaient pas.
— Ils n’y arrivaient pas, alors il fallait que quelqu’un s’en charge, et tu t’en es chargé. Tu t’en es chargé parce que personne d’autre ne le faisait. Raconte-moi ce que tu faisais pour faire la paix entre eux.
Ben raconte. Lentement, comme s’il sortait pour la première fois d’un placard des choses restées dans le noir pendant des années.
Il essayait de demander le moins possible. Rien. Ni une nouvelle veste, ni des baskets, ni la colonie de vacances avec les autres. Parce qu’il entendait sur quoi ses parents criaient, et il savait: s’il demandait trop, il deviendrait un fardeau. Un fardeau qui pourrait faire éclater la famille. Lui, un enfant, s’était rayé de la liste de ceux qui avaient besoin de quelque chose.
Pendant les disputes, il intervenait. Il entrait dans la cuisine et proposait une solution. Comme un petit diplomate à la table des négociations. « Maman, peut-être que papa est juste fatigué?” « Papa, et si dimanche on n’allait pas chez tata, et qu’on allait plutôt au lac?” Il essayait de désamorcer. Il plaisantait. Il détournait l’attention. Il se plaçait entre eux.
Il est aussi devenu celui à qui maman se plaignait. De papa. Du mariage. De sa vie. Elle entrait dans sa chambre, s’asseyait au bord du lit et lui racontait combien c’était dur pour elle. Il écoutait, hochait la tête et la consolait. Un garçon de dix ans qui consolait une femme adulte en train de lui dire combien elle se sentait seule avec son père.
— Je pensais que c’était bien, dit Ben. Je pensais que j’étais un bon fils. Que maman me faisait confiance.
— Tu étais un très bon fils, dit Izmira. Trop bon, même. Tu étais à la fois un fils, un ami, un psychologue, un pacificateur, un diplomate, et un peu un mari. Tout à la fois. À dix ans.
Ben tressaille au mot « mari”.
— Pas dans ce sens-là, dit-elle calmement. Je veux dire que la place à côté de ta mère, celle où elle peut se plaindre, où elle sera entendue et consolée, c’est la place d’un homme adulte. D’un partenaire. Et tu l’as prise. Pas parce que tu le voulais. Parce qu’elle était vide, et que ta mère avait besoin qu’elle soit occupée.
Le grand Ben sort sur la route
— Je voudrais retourner avec toi sur cette route, dit Izmira. Mais pas comme tu y étais à l’époque. Pas seul. Tu vas y aller en homme adulte. Tu es prêt?
Ben regarde la carte postale. La même route y est, les feuilles mouillées, le ciel bas.
— Oui.
— Ferme les yeux. Tu es debout sur le perron. Toi, l’homme adulte, l’homme que tu es aujourd’hui. Tu as la trentaine. Tu as des jambes solides; tu joues au foot. Tu as de larges épaules. Tu sais ce qu’est la panique, et tu sais qu’elle passe. Tu es sur le perron et tu regardes la route. Qu’est-ce que tu vois?
— Un garçon. Il est debout au milieu. En chaussettes. La voix de Ben se brise. Il est si petit. Je ne me souvenais pas qu’il était si petit.
— Va vers lui.
Silence. Ben est assis les yeux fermés, et on voit sur son visage qu’il marche.
— J’y suis.
— Que fait-il?
— Il regarde là où la voiture est partie. Il ne me voit pas.
— Mets-toi là où il peut te voir. Tu peux t’accroupir. Pour que vos yeux soient à la même hauteur.
Ben se penche lentement en avant dans le fauteuil, comme s’il s’accroupissait vraiment sur l’asphalte mouillé.
— Il me voit.
— Qu’est-ce que tu veux lui dire?
Une longue pause. Puis Ben parle, et sa voix sonne autrement, plus grave et plus douce :
— Ce n’est pas ton travail. Tu m’entends? Ce n’est pas ton travail de sauver la famille. Tu es un enfant. Ce n’est pas ta faute si maman est partie en voiture. Ce n’est pas ta faute s’ils se disputent. Tu n’as pas à choisir. Tu ne devrais pas avoir à choisir.
— Que fait-il?
— Il pleure.
— Qu’est-ce que tu veux faire?
— Le prendre dans mes bras. Une pause. Je peux?
— Tu peux.
Ben reste immobile, les yeux fermés, à tenir l’air. Ses bras sont repliés devant sa poitrine comme on tient un enfant. Ses épaules tremblent.
— Ramène-le à la maison, dit doucement Izmira. Mets-lui des chaussettes sèches. Donne-lui quelque chose de chaud. Dis-lui ce qu’il a besoin d’entendre.
— Je suis avec toi, chuchote Ben. Maintenant, je serai toujours avec toi. Je suis grand. Je peux y arriver. Toi, tu peux être petit.
Il reste ainsi longtemps. Izmira ne le presse pas. La lampe brûle. Sur la carte postale, il y a la route, et maintenant il n’y a plus personne dessus. La voiture est partie. Le garçon est à la maison.
Ben ouvre les yeux. Son regard tombe sur l’étagère au-dessus des livres, sur une petite icône sombre. Il ne l’avait pas remarquée avant.
— Qu’est-ce que tu choisis maintenant? demande Izmira.
Ben regarde ses paumes.
— Rendre à ma mère son fardeau. C’est le sien. Pas le mien.
La voix de Ben
“C’était une sensation très forte, comme si on m’étranglait. Physiquement, je n’arrivais pas à respirer normalement. Une terreur absolue: ma vie était finie et je n’avais pas réussi à sauver ma famille.”
“J’essayais de demander le moins possible, parce que si je devenais un fardeau pour mes parents, cela pouvait détruire ma famille. Pendant les disputes, j’essayais d’intervenir et de proposer une solution. J’essayais d’être la personne auprès de qui maman pouvait vider son sac sur ses griefs contre le mariage. Et de faire tout ce que je pouvais pour désamorcer les choses.”
“Maman, ça me fait mal que tu te sois disputée avec papa et que tu nous aies ensuite entraînés là-dedans, mon frère et moi. On n’aurait pas dû nous menacer d’abandon si nous ne prenions pas ton parti. Tu aurais dû nous apprendre qu’un conflit peut se résoudre, et non qu’on peut claquer la porte et gagner. Pourquoi papa et toi ne vous êtes-vous réconciliés qu’après mon départ de la maison?”
NOTE DE L’OBSERVATEUR
Personne ne choisit le rôle de pacificateur. Il est attribué, non par des mots, mais par les circonstances: quand les deux adultes sont pris dans la tempête, l’enfant décide que c’est à lui de tenir. S’il vous est encore difficile de demander ne serait-ce qu’une petite chose, souvenez-vous du garçon qui ne demandait pas de nouvelle veste. Ce n’était pas de la modestie. Il était de service.
Ce que dit la science. Un enfant à un poste d’adulte
La sidération et la parentification. Pour un enfant, la menace du départ de sa mère n’est pas vécue comme un événement désagréable, mais comme une menace pour sa vie, et le corps répond par son programme le plus ancien: il coupe le souffle, serre la gorge, arrête le monde. C’est la réaction de sidération: l’enfant ne peut ni combattre ni fuir ce qui se passe entre les adultes. Les jeunes enfants sont aussi persuadés que tout ce qui arrive autour d’eux arrive à cause d’eux. Cette croyance a un revers: si tout est à cause de moi, alors je peux tout réparer si je suis très sage, discret et facile à vivre. Quand un enfant devient le soutien émotionnel d’un parent, les psychologues parlent de parentification. Le terme a été introduit par le thérapeute familial américain d’origine hongroise Ivan Boszormenyi-Nagy, et le psychologue américain Gregory Jurkovic l’a décrit en détail dans son livre Lost Childhoods. De l’extérieur, un tel enfant paraît mûr et fiable. À l’intérieur, il apprend trois règles: mes sentiments ne comptent pas, je suis responsable des sentiments des autres, je n’ai pas le droit de demander quoi que ce soit.
À quoi ressemble la manipulation qui retient un garçon. La manipulation, c’est quand un adulte couvre sa propre angoisse, sa culpabilité ou sa peur en se servant d’un enfant: de sa peur, de sa culpabilité, de son amour. L’enfant ne peut pas le reconnaître. Il se met simplement à tenir.
“Choisis maintenant.” L’enfant est placé entre deux adultes. Tout choix sera une trahison, et il apprend à ne jamais se choisir lui-même.
“Ta mère va tomber malade à cause de toi.” Les sentiments d’un adulte deviennent le travail de l’enfant.
“Tu es notre grand garçon.” Un compliment qui vient avec un intitulé de poste, pas avec de l’amour.
“N’en parle à personne, c’est une affaire de famille.” Le silence prend le nom de loyauté.
Comment faire la différence: regardez non pas les mots, mais les actes. L’amour dit « Je suis avec toi” et reste. La manipulation dit « Je t’aime” et laisse l’enfant tenir ce qu’un adulte devrait tenir.
Ce qu’on écrit sur les hommes. L’analyste jungien québécois Guy Corneau, dans son livre Père manquant, fils manqué, a écrit sur les hommes dont le père était physiquement présent mais émotionnellement absent. Un tel père peut être gentil, travailleur, et rentrer du travail tous les soirs. Mais on ne peut pas lui parler de la peur, et le fils, à qui le père n’a jamais donné la clé de ses propres sentiments, va les porter à sa mère. Le poète américain Robert Bly, dans L’Homme sauvage et l’enfant, a appelé ce manque « la faim de père”: la faim d’un homme qui montrerait à un garçon comment être un homme sans lui faire honte. Le père de Ben voulait protéger la famille. Mais il ne savait pas comment. Il était lui-même un garçon à qui personne n’avait appris.
Le langage du sens. La route
La route, dans ce chapitre, c’est l’endroit où un enfant a été laissé seul quand les adultes sont partis. Y retourner en homme adulte et s’accroupir devant son moi plus jeune, ce n’est pas un fantasme; c’est une méthode. On l’appelle la restructuration par l’imagerie; elle a été développée par le psychologue néerlandais Arnoud Arntz et ses collègues, et elle est bien étudiée. Le souvenir de l’événement reste, mais sa charge change: « À l’époque, personne n’était avec moi, mais maintenant, je m’ai moi-même.” Un travail profond sur le traumatisme avec cette méthode se fait de préférence avec un professionnel.
Sur l’étagère du cabinet d’Izmira se trouve une icône de saint Jean de Shanghai et de San Francisco. Il ramassait les enfants abandonnés dans les rues de Shanghai et leur a construit un orphelinat. Pour Izmira, c’est une icône des enfants que personne n’est venu chercher, et des adultes qui finissent par venir. Vous avez peut-être votre propre image: une personne, un lieu, la mer. Ce qui compte, c’est que quelqu’un apparaisse sur la route.
Thérapie provocatrice: la voix de l’Observateur-Provocateur
— Votre attention, s’il vous plaît, annonce une voix depuis un coin du cabinet, sur le ton d’une annonce en gare. Un poste est à pourvoir. Recherchons: PDG de la famille. Missions: prévention des divorces, règlement des conflits entre adultes, soutien psychologique de la mère vingt-quatre heures sur vingt-quatre, gestion de crise au sous-sol. Profil recherché: âge de cinq à douze ans, aucun besoin personnel, capacité à cesser de respirer dans les moments tendus. Rémunération: aucune. Congés payés: non prévus. Évolution de carrière: crises de panique dès vingt-trois ans. Candidatures acceptées à toute heure. Surtout la nuit.
Ben pouffe.
— Joli poste.
— Joli candidat, répond la voix. Vous avez passé l’entretien à quatre ans. Aucune concurrence.
— Je n’ai jamais envoyé de CV.
— Personne n’en envoie, dit la voix, un peu plus douce. Les enfants qui prennent ce poste n’envoient jamais de CV. Ils sont simplement nommés. Mais la bonne nouvelle, c’est que vous pouvez démissionner. Même sans préavis. Et sans passer par les prud’hommes. Et souvenez-vous: si l’amour exige que vous choisissiez entre votre mère et votre père, ce n’est pas de l’amour. C’est une offre d’emploi.
Izmira pose de nouveau le petit cercueil sur la table. Elle soulève le crochet. À l’intérieur se trouve le papier plié de la dernière fois.
— Quelle règle le garçon sur la route a-t-il apprise? demande-t-elle.
Ben réfléchit longtemps. Puis il écrit :
Je dois sauver la famille. Si elle éclate, c’est ma faute.
Il regarde ces mots, et sa main tremble légèrement.
— Lis-le à voix haute, dit Izmira.
Il le lit. Sa voix lâche sur le mot « faute”.
— Maintenant, dis ce qui est vrai.
Il se tait. Puis il parle lentement, comme s’il pesait chaque mot :
— La vérité, c’est que j’étais un enfant. Sauver la famille n’était pas mon travail. Si elle avait éclaté, ça n’aurait pas été ma faute.
— Encore.
— Ce n’était pas mon travail. Ce n’était pas ma faute.
Il expire, longuement, jusqu’au bout, et sa main cesse de trembler.
— Démission acceptée, annonce solennellement la voix dans le coin. Vous pouvez retirer votre solde de tout compte dans le cercueil.
Ben plie le papier et le pose sur le premier. Deux billets. Deux règles. Le couvercle se ferme.
Pratique: « Rendre le fardeau”
La science, plus haut, a appelé cela la parentification: un enfant porte ce que les adultes devraient porter. Le comprendre ne suffit pas; le corps continue de tenir. Le fardeau d’un autre se libère quand vos bras s’abaissent, littéralement. C’est à cela que sert cette pratique.
Cette pratique est pour ceux qui, enfants, ont porté ce qui appartenait aux adultes. Elle prend une dizaine de minutes. Vous pouvez être assis ou debout. Si cela devient trop, baissez les bras, ouvrez les yeux et nommez cinq choses autour de vous.
Première étape. Tenez-vous debout ou asseyez-vous bien droit. Les pieds sur le sol. Prenez trois respirations lentes, inspirez sur cinq et expirez sur cinq. Sentez comment vous vous tenez.
Deuxième étape. Tendez les bras devant vous, paumes vers le haut, comme si vous teniez quelque chose de lourd. Demandez à votre corps: « Qu’est-ce que je porte qui n’est pas à moi?” Attendez. Peut-être qu’une image viendra: une pierre, un sac, une caisse. Peut-être une phrase: « les larmes de maman”, « la colère de papa”, « le mariage de mes parents”, « leurs disputes”. Sentez son poids dans vos mains. Où se pose-t-il dans votre corps? Dans les épaules? Le bas du dos? La nuque?
Troisième étape. Représentez-vous votre mère et votre père devant vous. Pas tels qu’ils étaient quand ça allait mal pour vous. Simplement eux. Des adultes.
Quatrième étape. Tendez-leur les bras avec ce poids et dites, en silence ou à voix haute :
Maman, papa. J’ai porté cela très longtemps. Je l’ai porté parce que je vous aimais, et parce que j’étais petit et que je ne savais pas que cela pouvait être autrement. Mais c’est à vous. Votre mariage. Vos disputes. Votre angoisse. Votre douleur. Je vous le rends. Avec amour et avec respect. Vous êtes des adultes. Vous pouvez y faire face, et moi, je suis votre fils. Seulement votre fils.
Cinquième étape. Imaginez-les prendre ce poids de vos mains. Peut-être à contrecœur. Peut-être avec surprise. Peu importe. Baissez les bras. Sentez combien ils sont devenus légers. Secouez les mains comme on secoue de l’eau. Faites rouler vos épaules. Sentez votre dos se redresser.
Sixième étape. Dites-vous: je suis un fils, pas le parent de mes parents. Je peux demander. Je peux vouloir. Je peux être petit à côté de ceux qui m’aiment. Et demandez-vous: « Qu’est-ce que je choisis maintenant?”
Une fois que le corps a senti, ne serait-ce qu’une fois, ses bras devenir légers, il s’en souviendra: cela aussi est possible.
Un homme a le droit
Un homme a le droit d’arrêter de sauver tout le monde. Il a le droit d’être un fils, ni le mari de sa mère, ni le juge de ses parents.
Ben sort. Deux marches qui montent. La porte.
Le vent est tombé pendant qu’il était au cabinet. À la maison, Wellington dort sur le rebord de la fenêtre, enroulé en un anneau roux. Sur la table, le thé a refroidi. Ben prend la tasse, la boit froide, et ne remarque pas qu’elle est froide. Il pense au garçon en chaussettes sèches. Au fait que le garçon est à la maison maintenant. Qu’il a chaud.
Il prend son téléphone et ouvre la conversation avec sa mère. Il tape: Salut. Comment vas-tu? Comment va ton cœur? Il efface. Il retape. Il envoie.
Pas parce qu’il le doit, mais parce qu’il en a envie.
Puis il écrit à Thomas: On joue samedi? Presque tous les samedis, ils se retrouvent sur le même jeu, chacun chez soi, casque sur les oreilles, et parlent de tout et de rien. Comme au sous-sol. Seulement maintenant, personne ne descend l’escalier avec un visage blanc.
Thomas répond une minute plus tard: Prépare-toi à perdre.
Un enfant ne peut pas sauver une famille, mais un homme adulte peut se sauver lui-même. C’est le premier pas pour aimer sa famille au lieu de la servir.
Et le garçon qu’on comparait sans cesse, le zézaiement, les moqueries de la cour de récréation, et ce que veut dire « vendre sa dignité contre des cadeaux”: lisez la suite au chapitre suivant.
Chapitre 3. Le garçon qu’on comparait toujours
La honte dit: tu n’es pas assez bien. Le rire répond: regardons-le ensemble.
5 h 30
Mars. C’est samedi, il a toute une matinée devant lui avant la rencontre au cabinet, mais il se réveille quand même à cinq heures et demie. Son corps ne connaît pas le mot « week-end”.
Il reste allongé et écoute l’immeuble. Le frigo ronronne. En bas, dans la ruelle, le boulanger remonte son rideau de fer dans un fracas. Quelque part dans la cuisine, Wellington pousse un bouchon de bouteille sur le carrelage; le bouchon claque en rebondissant contre la plinthe, et le chat ronchonne d’une voix de basse, comme un vieux grincheux.
Ben sourit dans le noir.
Hier, au foot, dans l’équipe amateur que ses voisins l’ont convaincu de rejoindre, il a encaissé un but facile. Un ballon tout bête, qui roulait, qu’un écolier aurait arrêté. Et l’équipe n’a rien dit; personne ne lui a même jeté un regard, quelqu’un a seulement crié: « Pas grave!” Pas grave, mais pendant tout le chemin du retour une voix dans sa tête répétait: Empoté. Nul. Tu ne sais rien faire. Et cette voix n’était pas la sienne. Elle était familière. Celle de quelqu’un d’autre. Celle d’un adulte de son enfance.
Inspirer sur cinq. Expirer sur cinq.
À qui est cette voix?
C’est la question qu’il emporte avec lui au cabinet.
Le cabinet
Une porte.
Deux marches qui descendent.
La lumière chaude d’une lampe.
Deux fauteuils et un silence où personne ne crie.
Ici, c’est permis.
En face du cabinet, de l’autre côté de la ruelle, il y a une école primaire. Le samedi, elle est fermée, et par la fenêtre basse sous le plafond on voit son portail et un bout de la cour vide derrière les grilles. Le bitume est encore mouillé de la pluie de la nuit, et les nuages se reflètent dans les flaques. Quelque chose de blanc fleurit près de la clôture. Personne sur les balançoires. Ben regarde plus longtemps qu’il ne faudrait, et il imagine que quelque part au loin une sonnerie retentit, fine et grêle, comme celle de son école.
Ben s’assoit. Aujourd’hui, il s’adosse tout de suite au fauteuil. Il ne le remarque pas.
Izmira le remarque. Elle ne dit rien.
— Tu as dit que tu avais encaissé un but hier, dit-elle. Et qu’une voix s’est mise à parler dans ta tête. À qui est-elle?
Ben se frotte le front.
— Je ne sais pas. À beaucoup de gens. Une pause. À mon oncle, sans doute. Le mari de ma tante.
— D’accord. On va y venir. Mais d’abord, je vais te demander autre chose. Qu’est-ce qui te faisait rire, petit? Qu’est-ce que tu aimais faire quand personne ne regardait?
Ben lève les yeux, surpris. Il attendait une autre question. Une question lourde.
Et soudain, il sourit.
Rire sous les couvertures
Il a neuf ans. Thomas en a sept. Leur cousin dort à la maison, et tous les trois sont couchés par terre dans le salon, dans des sacs de couchage. Il est tard. Les adultes sont couchés depuis longtemps. Interdit de faire du bruit.
Et c’est pour ça que tout est drôle.
Thomas chuchote une imitation de leur prof de maths, qui parle du nez et remonte sans arrêt ses lunettes. Ben enchaîne et mime le prof qui essaie d’ouvrir une fenêtre qui ne s’ouvre pas. Leur cousin plaque la main sur sa bouche et tremble. Ben tremble aussi. Ils rient à en avoir mal au ventre, à en pleurer, au point de devoir fourrer la tête dans leur sac de couchage pour qu’on ne les entende pas en haut. Et c’est encore plus drôle.
Ben se souvient de ce rire avec son corps. Chaud, chatouillant, qui monte du ventre. Un rire sans une goutte de peur. Un des rares endroits de son enfance où la sentinelle s’endormait.
Il aimait aussi les comédies. Les vieux films où quelqu’un tombe dans un gâteau, où des policiers poursuivent quelqu’un sur les toits, où tout est ridicule et bruyant et où tout le monde se réconcilie à la fin. Il les regardait le soir et il riait. Et il a appris à trouver quelque chose de drôle dans beaucoup de choses. Dans presque tout. Même dans ce qui n’avait rien de drôle.
Ce que dit la science: le rire est l’un des plus anciens outils d’autorégulation. Quand on rit, le taux d’hormones du stress baisse, les muscles se relâchent, et le cerveau reçoit une dose d’endorphines. Le rire partagé crée aussi des liens: il dit au système nerveux que nous sommes entre nous et qu’il n’y a pas de danger. Pour les enfants qui ont grandi dans l’angoisse, l’humour devient souvent le principal moyen de survivre. Il leur donne ce que les adultes ne leur ont pas donné: de brèves îles de soulagement. Les psychologues appellent parfois l’humour une défense mature: il aide à supporter ce qui est dur sans le nier.
— Tu vois, dit Izmira quand il a fini. Tu avais ton propre remède. Tu l’as trouvé toi-même. Personne ne te l’a donné, et tu l’as trouvé.
— Je n’y avais jamais pensé comme ça.
— Tu devrais. Nous nous servirons encore de ce remède plus tard. Elle sourit. Maintenant, regardons pourquoi tu avais besoin d’un remède. Parle-moi de l’école.
Le sourire de Ben s’efface.
L“école
Il zézayait. Depuis sa petite enfance, il avait un défaut de prononciation: ses s et ses ch se confondaient, et certains mots sortaient mous et comiques, comme s’il parlait avec un bonbon dans la bouche.
Les autres enfants l’ont remarqué tout de suite.
Ils l’imitaient. Ils répétaient chaque mot en zézayant, exprès, fort, à la récré et dans les couloirs. Ils inventaient des surnoms. Ils le guettaient près des vestiaires. Quand le maître l’appelait au tableau, la classe se figeait dans l’attente, et il sentait ce silence sur sa peau, comme on sent des regards dans son dos. Il a appris à parler très peu. À choisir des mots sans les sons difficiles. À se taire chaque fois qu’il le pouvait.
On le harcelait durement. Pas une fois, mais pendant des années.
À la maison, on n’en parlait presque jamais. Maman était trop fragile. Ben le savait aussi sûrement qu’il savait que les hivers étaient froids. S’il disait à maman qu’on le harcelait, elle serait bouleversée. Si elle était bouleversée, ça pourrait commencer. Alors il gardait un visage impassible. Ne montrait rien. Rentrait de l’école et disait: « Ça va.” C’était le mot le plus fréquent de son enfance. Ça va.
Ce que dit la science: les recherches des neuroscientifiques américains Naomi Eisenberger et Matthew Lieberman ont montré que la douleur sociale, quand une personne est rejetée, ridiculisée ou exclue d’un groupe, active en partie les mêmes régions du cerveau que la douleur physique. Le cerveau ne distingue pas très bien entre « on m’a frappé” et « on s’est moqué de moi”. Pour un enfant harcelé pendant des années, cela veut dire qu’il a mal pendant des années. Littéralement. Et s’il n’y a personne à la maison à qui le dire, cette douleur s’accumule dans le corps.
Les dimanches
Le samedi, ils allaient au port avec papa et l’oncle Philip. Mais le dimanche, ils allaient voir les sœurs de maman. Et Ben n’aimait pas les dimanches.
La maison de la tante cadette était belle. Une grande maison, un salon lumineux, de la porcelaine de prix qu’on ne sortait que les jours de fête, et pour eux chaque dimanche était un jour de fête. Ça sentait le rôti, l’encaustique et le parfum de la tante aînée, sucré et lourd.
Le mari de la tante cadette était ingénieur. Il avait réussi, il était bruyant et sûr de lui. Tout le monde l’écoutait. Quand il parlait, la table se taisait. Et presque tout ce qu’il disait sur le père de Ben s’accompagnait d’un sourire en coin: papa travaillait à l’usine, et cela semblait être quelque chose dont il fallait avoir honte.
L’oncle avait une fille. La cousine de Ben. On la félicitait pour tout. Pour chaque bonne note. Pour chaque carte qu’elle dessinait. Pour sa façon de jouer du piano, pour sa façon de bien se tenir à table. Ben travaillait bien à l’école. Très bien. Mais ses réussites ne pouvaient jamais se mesurer aux siennes. Son « bien” à lui, c’était « bon, pas mal”. Son « bien” à elle, c’était « Regardez tous, quelle petite fille intelligente”. Il n’était jamais tout à fait assez.
L’oncle adorait le sport. Il jouait au tennis à un niveau presque professionnel et adorait jouer contre les garçons. Il jouait à fond, comme contre des adultes, sans tenir aucun compte de leur âge. Il les battait en deux sets secs. Et ensuite il se moquait d’eux. « Alors, on ne tient pas le coup? Quels hommes est-on en train d’élever?” En promenade sur les sentiers de forêt, il marchait toujours devant, n’attendait jamais personne et lançait par-dessus l’épaule une remarque cinglante à celui qui traînait. Quand ils partaient en vacances ensemble, il prenait la voiture et ne s’arrêtait que là où lui le voulait.
Plus tard, quand Ben s’inscrirait en sciences politiques, l’oncle dirait que les sciences humaines, c’était pour les ratés. Que leur génération était paresseuse et ingrate. Que les vrais hommes deviennent ingénieurs. Les garçons devaient se sentir des moins que rien. Une déception. La honte de la famille.
Mais il y avait encore une chose. La plus silencieuse et la plus lourde.
L’oncle était généreux. Très généreux. Il payait des voyages que les parents de Ben n’auraient jamais osé s’offrir seuls. Il faisait des cadeaux coûteux. Il aidait la famille, et donc tout ce qu’il disait et faisait devait être supporté. On l’a dit à Ben sans détour: sois reconnaissant. Ne te vexe pas. Il fait tellement pour nous. Supporte les moqueries pour garder la paix. Tais-toi.
Le garçon a très bien appris cette règle. Plus tard, adulte, il la formulera avec des mots qui glacent le sang :
On m’a dit que je devais vendre ma dignité en échange des cadeaux de la famille élargie.
Ce que dit la science: la psychothérapeute américaine Susan Forward a décrit un mécanisme qu’elle a appelé le chantage affectif. En son cœur, trois sentiments qu’une personne utilise pour en contrôler une autre: la peur, l’obligation et la culpabilité. En anglais, leurs initiales forment le mot FOG, « brouillard”. Dans ce brouillard, une personne cesse de voir qu’on la traite mal, parce qu’elle a constamment l’impression de devoir quelque chose à quelqu’un. Quand Ben a grandi, il a vu ce brouillard dans sa propre famille et l’a nommé avec ces trois mêmes mots. Il ne savait rien du livre de Forward. Il l’avait simplement vécu.
De retour au cabinet
Ben se tait. Il est assis la tête basse et regarde ses mains.
— Qu’est-ce que tu ressens maintenant? demande Izmira.
— De la honte, dit-il doucement. J’ai honte. Je ne comprends pas de quoi, mais j’ai honte.
— Où?
Il montre son visage. Ses joues. Son cou.
— Ça brûle.
— C’est très juste, dit Izmira. La honte brûle presque toujours exactement là. Le visage, le cou, les oreilles. Comme si le corps voulait se cacher et n’avait nulle part où aller.
Elle attend un peu.
— Ben, je veux te montrer une différence. Une différence très importante. Il y a la culpabilité. La culpabilité dit: j’ai fait quelque chose de mal. Et cela peut se réparer: on s’excuse, on répare, on fait autrement. Et il y a la honte. La honte dit: je suis mauvais. Tout entier. Entièrement mauvais, et cela ne peut pas se réparer par un acte, parce que le problème, ce n’est pas l’acte, c’est toi. Ou du moins, c’est ce qu’il semble.
— Oui. C’est ce qu’il semble.
— Quand on t’imitait à l’école, est-ce que tu avais fait quelque chose de mal?
— Non. Je zézayais, c’est tout.
— Quand on te comparait à ta cousine, est-ce que tu avais fait quelque chose de mal?
— Non. J’avais de bonnes notes.
— Quand ton oncle te battait au tennis, un homme adulte contre un enfant, et qu’il riait, est-ce que tu avais fait quelque chose de mal?
Ben se tait.
— Non, dit-il enfin. J’étais juste un enfant.
— Alors la honte qui te brûle le visage n’est pas la tienne, dit Izmira. Tu ne l’as pas méritée. On te l’a passée. Comme de vieux vêtements usés qui ne sont pas à ta taille. Tu les as portés tant d’années que tu t’y es habitué. Mais ils appartiennent à quelqu’un d’autre.
Ce que dit la science: la psychologue américaine June Tangney a étudié pendant de longues années la différence entre la honte et la culpabilité. Ses recherches montrent que la culpabilité pousse généralement à réparer. On s’excuse, on fait amende honorable, on change de comportement. La honte pousse à autre chose: se cacher, disparaître, se défendre ou attaquer. Les personnes sujettes à la honte souffrent plus souvent d’anxiété et de dépression, et s’emportent plus souvent. Un enfant qui a longtemps été couvert de honte apprend à vivre dans la honte plutôt que dans la culpabilité. Il ne pense pas « J’ai fait une erreur”; il pense « Quelque chose ne va pas chez moi”.
— Qu’est-ce que tu choisis maintenant? demande Izmira.
Ben passe la main sur son visage, comme pour essuyer la chaleur.
— Enlever les vêtements de quelqu’un d’autre. La honte n’est pas la mienne.
La voix de Ben
“À l’école, on me harcelait assez durement parce que, petit, je zézayais et j’avais un défaut de prononciation.”
“Mes cousins étaient félicités pour la moindre chose, et mes réussites ne pouvaient jamais se comparer aux leurs. Je réussissais bien, mais ce n’était jamais assez.”
“On me conseillait de supporter les violences verbales de la famille pour garder la paix. Mes tantes et mes oncles se servaient des cadeaux et des achats pour justifier leur comportement cruel. Mes parents ne faisaient rien pour me protéger. Je me sentais impuissant et humilié.”
“Je riais de blagues idiotes avec mon frère et mon cousin. Les comédies me faisaient rire aussi, et j’essayais de trouver de l’humour dans beaucoup de choses.”
Ce qui arrive à un garçon à cet âge
En tant que psychologue, je voudrais que vous regardiez de près ces années-là. De sept à douze ans.
Le psychologue germano-américain Erik Erikson, qui a décrit les stades du développement de la personnalité, a nommé la tâche centrale de cet âge « travail contre infériorité”. Ce sont les années où l’enfant apprend à être compétent. Il apprend à lire, à compter, à jouer en équipe, à fabriquer des choses, à gagner et à perdre. Et de tout cela naît un sentiment, le plus important pour le reste de sa vie: je peux. J’y arrive. Je suis assez bien.
Si, pendant ces années, l’enfant est soutenu, félicité pour ses efforts et pas seulement pour ses résultats, aidé à traverser ses échecs, il se construit une fondation intérieure. Il sait qu’il peut se tromper et que ce n’est pas la fin du monde.
Si, pendant ces mêmes années, on le ridiculise, on le compare, on lui fait honte, si ses réussites ne sont « jamais assez”, l’enfant tire une autre conclusion. Pas « j’ai mal joué au tennis”. Mais « je suis inférieur”. Pas « j’ai un zézaiement qui peut se corriger”. Mais « quelque chose ne va pas chez moi”.
Cette conclusion ne reste pas dans l’enfance. Elle voyage avec le garçon. À la fac, où il étudiera de toutes ses forces, jusqu’à l’épuisement, parce que toute note en dessous de la perfection ressemblera à un échec. Dans un métier où il sera tourmenté par la honte d’un « travail indigne”. Dans des relations où il aura peur qu’un jour on le voie tel qu’il est vraiment et qu’on le trouve décevant. Jusqu’à cinq heures et demie du matin, quand une voix intérieure répétera sur le ton de son oncle: Empoté. Nul. Tu ne sais rien faire.
Encore une chose. Remarquez comment, dans cette histoire, la honte et les cadeaux sont liés. On a appris au garçon que la générosité se paie. Avec quoi? Avec le silence. Avec l’endurance. Avec sa dignité. C’est une leçon très dangereuse, parce qu’un enfant qui a appris que sa dignité est à vendre devient sans défense face à n’importe quel adulte qui donne quoi que ce soit à sa famille. Nous y reviendrons au chapitre cinq. Là, cette leçon se transformera en ce qu’il y a de pire.
Si l’on vous a comparé enfant, si votre « bien” n’était jamais assez, si l’on vous a fait honte devant tout le monde, vous le remarquez peut-être en vous aujourd’hui. Peut-être ne savez-vous pas vous réjouir de vos réussites: elles vous semblent accidentelles ou insignifiantes. Peut-être que la moindre erreur déclenche une honte brûlante, hors de toute proportion. Peut-être vous est-il difficile d’accepter des cadeaux et de l’aide, parce que vous avez l’impression qu’il faudra payer plus tard. Peut-être entendez-vous encore dans votre tête la voix de quelqu’un d’autre qui vous dit que vous n’êtes pas assez bien. Cette voix n’est pas la vôtre. Vous pouvez lui demander: « À qui es-tu?”
Ce qu’on écrit sur les hommes
La chercheuse américaine Brené Brown étudie la honte et la vulnérabilité depuis vingt ans. Au début, elle parlait presque exclusivement avec des femmes. Et pendant longtemps, elle n’a pas compris pourquoi. Puis un homme est venu la voir après une conférence et lui a dit à peu près ceci: « Vous parlez de la honte. Et nous, alors? Ma femme et mes filles ont vos livres. Elles disent qu’elles veulent que je sois ouvert, que je montre mes sentiments. Mais la vérité, c’est qu’elles préféreraient me voir mourir sur mon cheval blanc plutôt que de me voir en tomber.”
Cette conversation a changé son travail. Brené Brown s’est mise à étudier la honte masculine. Et voici ce qu’elle a découvert. La honte des femmes ressemble à une toile d’araignée: un enchevêtrement d’attentes contradictoires qu’on ne peut pas toutes satisfaire à la fois. Sois belle, mais pas coquette. Travaille, mais ne néglige pas les enfants. La honte des hommes, elle, ressemble à une boîte. Une boîte étroite. Avec, sur le couvercle, une règle principale: ne sois pas faible. Ne sois pas faible. Jamais, devant personne, en rien. Tout ce qui est à l’intérieur de la boîte est permis à un homme. Tout ce qui est hors de ses parois, la peur, la tendresse, la tristesse, le besoin, l’incertitude, est interdit.
Le garçon qu’on imitait pour son zézaiement, qu’on battait et dont on se moquait, qu’on comparait à la « petite fille intelligente”, a été poussé dans cette boîte à chaque fois. De plus en plus profond, il a appris à y vivre. Il a appris à dire « Ça va”.
Mais Brené Brown a aussi trouvé une issue. La honte, écrit-elle, ne survit pas à trois choses: être dite à voix haute, rencontrer de l’empathie, et recevoir un nom. La honte grandit dans le secret, le silence et le jugement. Puis elle fond quand on la porte à la lumière, devant une personne qui ne se détournera pas.
C’est exactement ce que fait Ben maintenant. Au cabinet. Dans ces pages.
Thérapie provocatrice: la voix de l’Observateur-Provocateur
— Un instant, dit une voix depuis le coin. Permettez-moi de résumer. Nous avons donc ici un garçon qui zézayait, qui avait les meilleures notes de sa classe, qui faisait la paix entre ses parents, consolait sa mère, ne demandait jamais rien, supportait les moqueries d’un oncle qui battait des enfants au tennis, et après tout cela, il n’était « pas assez”. J’ai bien compris?
— Eh bien… oui, dit Ben.
— Splendide. Et dites-moi, je vous prie, cher Ben, qui exactement trouvait que ce n’était pas assez? Vous, à neuf ans? Ou l’oncle adulte qui se rehaussait en battant des enfants?
Ben ouvre la bouche. La referme.
— Voici ce que je vais vous dire, poursuit la voix avec l’air d’un professeur en chaire. Un homme qui a besoin de battre un garçon de neuf ans au tennis et de se moquer de lui ensuite est un homme qui n’est pas du tout assez pour lui-même. C’est lui qui a un trou à l’intérieur de la taille d’un court de Roland-Garros. Pendant trente ans, vous avez porté son trou dans votre propre poitrine en croyant que c’était le vôtre. Vous êtes, si je puis me permettre, une personne très noble. Vous portez même les trous des autres gratuitement. Sans même demander de reçu.
Ben rit. À contrecœur d’abord, puis plus fort.
— C’est vrai qu’il était… dit Ben. C’est vrai qu’il fallait toujours qu’il passe devant. Même sur un sentier. Même quand tout le monde traînait derrière.
— Évidemment, répond la voix. Essayez donc de marcher en deuxième quand vous avez un tel vide à l’intérieur. C’est effrayant. Quelqu’un pourrait le remarquer.
Un billet pour le petit cercueil
Le petit cercueil est de nouveau sur la table. Deux papiers à l’intérieur.
— Quelle règle le garçon a-t-il apprise à ces dîners du dimanche? demande Izmira.
Cette fois, Ben écrit vite, sans s’arrêter pour réfléchir, comme si les mots attendaient depuis longtemps qu’on les laisse sortir :
Je ne serai jamais assez. Ce qu’on me donne, je dois le payer de ma dignité.
Il regarde le billet. Puis il reprend le stylo et, après un instant de réflexion, ajoute en bas, en petites lettres :
Ce n’était pas ma honte.
— Je peux laisser la dernière ligne? demande-t-il.
— Tu peux, dit Izmira. Ce n’est pas une règle. C’est la vérité. Qu’elle reste là, à côté.
Le troisième billet va dans le petit cercueil.
Pratique: « Assez bien”
La science, plus haut, l’a expliqué: la honte dit « je suis mauvais”, et un cerveau à qui l’on a souvent fait honte prend l’habitude de se chercher des fautes. Discuter avec la honte ne sert à rien. Mais l’attention peut s’entraîner à remarquer aussi ce qui a réussi. Cette pratique est justement ce genre d’entraînement.
Le pédiatre et psychanalyste anglais Donald Winnicott a forgé l’expression « la mère suffisamment bonne”. Il disait qu’un enfant n’a pas besoin d’une mère parfaite, mais d’une mère suffisamment bonne. Une mère qui se trompe parfois, mais qui, dans l’ensemble, est là. Cette pratique consiste à devenir suffisamment bon pour soi-même.
Première étape. Asseyez-vous confortablement. Prenez trois inspirations sur cinq temps et trois expirations sur cinq. Sentez comment vos pieds sont posés.
Deuxième étape. Souvenez-vous d’un moment de l’enfance où l’on vous a dit, ou fait comprendre, que vous n’étiez pas assez bien. Pas le pire. Un moment moyen. Demandez à votre corps: « Où vit ce moment maintenant?” Peut-être que vos joues vont brûler. Peut-être que votre ventre va se serrer. Peut-être aurez-vous envie de baisser la tête. Remarquez simplement.
Troisième étape. Posez une paume là où le corps a répondu. Et l’autre paume sur votre cœur. Sentez la chaleur de vos deux mains.
Quatrième étape. Souvenez-vous de la personne qui vous a fait honte à l’époque. Vous n’avez pas besoin de discuter avec elle. Rendez-lui simplement ses mots en pensée, comme on rend une chose qui appartient à quelqu’un d’autre: « C’est à toi. C’est ton insatisfaction, ton vide, ta peur. Je te les rends. Ce n’est pas à ma taille.”
Cinquième étape. Maintenant, dites-vous lentement, une phrase à la fois, en inspirant et en expirant après chacune :
J“étais un enfant.
J’ai essayé.
J“étais assez bien.
Je suis assez bien maintenant aussi. Pas le meilleur. Pas parfait. Assez.
Restez avec cela. Si une objection monte en vous, « Comment ça, assez?”, souriez-lui simplement. C’est une vieille voix, elle aussi. Elle appartient aussi à quelqu’un d’autre.
Un homme a le droit
Un homme a le droit d’être assez bien. Pas le meilleur. Pas le premier sur le sentier. Assez, et c’est beaucoup.
Ben sort. Deux marches qui montent. La porte.
Après le déjeuner, il va au terrain. L’entraînement du samedi, les garçons de l’équipe de jeunes où il est bénévole. Un gardien de dix ans encaisse un but et reste planté là, tête basse, rouge jusqu’aux oreilles. Un des autres garçons commence à ricaner.
Ben va vers le gardien. Il s’accroupit pour que leurs yeux soient à la même hauteur.
— Écoute, dit-il. Hier, j’en ai encaissé un exactement comme ça. Même pire. Un adulte, tu te rends compte?
Le garçon lève les yeux. Sceptique.
— C’est vrai?
— C’est vrai. Tu sais ce que j’ai compris? Encaisser un but, ça ne dit rien de toi. Ça parle juste du ballon. Allez, tu arrêteras le prochain.
Le garçon sourit. De travers, encore pas très sûr. Mais il sourit.
Et Ben, en revenant vers la ligne de touche, se rend compte tout à coup qu’il vient de dire à ce garçon ce que personne ne lui a jamais dit. Et qu’en le disant à un autre, il se l’est un peu dit à lui-même.
La honte se transmet. Mais autre chose peut se transmettre aussi. On peut s’accroupir à côté de celui qui a encaissé un but et lui dire: ça ne dit rien de toi.
Et la grand-mère que la famille appelait une sainte, l’oncle Philip, et comment une histoire de chat a montré à Ben le code de sa famille: lisez la suite au chapitre suivant.
Avant de continuer, faites la pratique « Assez bien” et rappelez-vous une chose qui vous a réussi aujourd’hui. Une toute petite. Un cerveau qui a passé trente ans à chercher des erreurs doit réapprendre à remarquer ce qui a marché. Ce n’est pas se mentir. C’est entraîner son attention.
Chapitre 4. La grand-mère sainte et l’oncle Philip
Le code de la lignée ne vit pas dans les grands mots. Il vit dans les petites décisions: s’arrêter ou continuer à rouler. Dire la vérité ou épargner quelqu’un.
5 h 30
Aujourd’hui, Ben se réveille avec une odeur.
Le tabac. Cette odeur particulière, amère et chaude, des cigarettes bon marché qui imprègne les sièges des voitures et les blousons et y reste des années. Il ouvre les yeux, et l’odeur disparaît. Elle n’a jamais été là. Ben ne fume pas. Personne ne fume dans l’appartement. Elle venait d’un rêve.
Il reste allongé et essaie de se souvenir du rêve. Il n’y arrive pas, mais quelque chose de bon est resté dans son corps. Quelque chose de doux. Comme après un long trajet, quand on est assis sur le siège passager, qu’on regarde par la fenêtre et que personne n’attend qu’on parle.
Dehors, c’est la fin mars. Il a plu dans la nuit, et maintenant la gouttière goutte. Les gouttes tombent au même endroit sur le rebord extérieur, et leur son est clair et sonore, comme un métronome. Plic. Plic. Plic. Chez lui, il aurait dit: le printemps. Ici, le printemps a commencé dès février, avec le mimosa, et il ne s’y habitue toujours pas.
Wellington dort sur son ventre. Lourd, brûlant. Ben pose une paume sur lui et sent le chat soupirer dans son sommeil, longuement, presque humainement.
Inspirer sur cinq. Expirer sur cinq.
Le tabac. Philip.
Aujourd’hui, il va parler de gens qui ne sont plus là. En allant au cabinet, il fait un détour par le vieux port.
Le cabinet
Une porte.
Deux marches qui descendent.
La lumière chaude d’une lampe.
Deux fauteuils et un silence où personne ne crie.
Ici, c’est permis.
Le port du matin est encore devant ses yeux. Pas le quai touristique avec ses yachts, mais le bout du port: la jetée de travail, les bittes d’amarrage rouillées, les petits pointus de pêcheurs qui se balancent à leurs amarres. Les mouettes tournaient au-dessus de l’eau. Le ciel était haut, pâle de printemps, et le soleil s’étalait sur l’eau en longues bandes blanches. Au bout de la jetée, une vieille voiture stationnait vitre baissée, et une odeur de tabac en sortait. Ben est resté là vingt minutes et a failli être en retard.
Il s’assoit.
— Tu as l’air différent aujourd’hui, dit Izmira.
— J’ai rêvé de tabac. Je me suis réveillé, et je me sentais bien.
— Bien, répète-t-elle. Garde ça. On y reviendra. Mais je vais commencer par autre chose. Par la femme que ta famille appelait une sainte. Elle incline légèrement la tête. Raconte-moi un souvenir chaleureux de ta grand-mère. Une odeur, ses mains, sa cuisine. Ce qu’elle avait l’habitude de dire.
Ben réfléchit.
— Je n’ai pas beaucoup de souvenirs d’elle, dit-il. Elle est morte quand j’avais douze ans. Je me souviens d’un peu.
— Raconte-moi ce peu.
La cuisine de grand-mère
Après l’école, quand leurs parents travaillaient tard, Thomas et lui allaient chez leur grand-mère.
Sa maison était à quelques rues. Petite, avec une clôture basse et un garage sur le côté. L’entrée sentait toujours le savon et quelque chose de cuit au four, même quand rien ne cuisait. Grand-mère les accueillait en tablier, sévère, le dos droit. Elle ne les embrassait pas à la porte, elle ne roucoulait pas. Elle disait: « Lavez-vous les mains. Rangez vos chaussures.” Et ils se lavaient les mains et rangeaient leurs chaussures.
Puis ils s’asseyaient à la table de la cuisine. Une toile cirée à petites fleurs. L’horloge qui faisait tic-tac au-dessus du frigo. Sur la table, une assiette de sandwichs coupés en triangles et un verre de lait. Grand-mère s’asseyait en face d’eux et les regardait manger. En silence. Parfois, elle demandait comment ça allait à l’école. Parfois, elle regardait simplement.
Ben se souvient de ce silence. Il était différent du silence de la maison. À la maison, le silence était une pause entre deux tempêtes. Chez grand-mère, le silence n’était qu’un silence. Rien n’y commençait. Personne ne criait. Personne ne partait en claquant la porte. Grand-mère était sévère, mais à côté d’elle on pouvait manger un sandwich sans rien guetter.
Elle était stricte, mais elle était là.
Ce que dit la science: les recherches montrent qu’un seul adulte fiable dans l’enfance, une grand-mère, un enseignant, un entraîneur, un voisin, peut devenir un facteur de protection pour un enfant qui grandit dans une famille anxieuse. La psychologue américaine Emmy Werner a suivi pendant quarante ans des enfants de l’île de Kauai qui grandissaient dans des conditions difficiles, et elle a constaté que ceux qui devenaient résilients avaient presque toujours au moins un adulte présent pour eux de façon fiable et prévisible. Pas forcément affectueuse. Ce qui comptait, c’était la prévisibilité.
— C’est un beau souvenir, dit Izmira. La toile cirée à fleurs. Les triangles. Un silence dans lequel rien ne commence.
— Oui.
— Il y en a un autre? Tu as dit que tu te souvenais d’un peu.
Ben hésite. Son visage change.
— Il y en a un. Le plus net, mais pas le plus agréable.
— Tu veux bien me le raconter?
Il se tait longtemps. Puis il parle en regardant la fenêtre, vers le port, derrière les immeubles :
— Elle nous emmenait à l’école. Le matin. Elle sortait du garage en marche arrière. Et elle avait un vieux chat. Vraiment vieux, sourd. Il était assis derrière la voiture. Elle ne l’a pas vu.
Une pause.
— Je me souviens de lui qui se traînait vers le garage. J’étais sur la banquette arrière, je regardais à travers la vitre.
Izmira se tait. Elle ne le presse pas. Son visage est très calme et très attentif.
— Elle ne s’est pas arrêtée, dit Ben. Elle a continué à rouler pour qu’on ne soit pas en retard à l’école. On n’a pas été en retard. Quand on est rentrés après l’école, elle a dit qu’elle avait emmené le chat chez le vétérinaire pour le faire piquer. Qu’il était vieux et malade.
Il se tait.
— Je ne sais toujours pas si c’est vrai.
De retour au cabinet
Izmira se tait longtemps. Puis elle dit doucement :
— Comment tu vas, Ben? Là, maintenant.
— Bizarre. Il se frotte les paumes sur les genoux. J’ai de la peine pour le chat. Et de la peine pour grand-mère. Et je lui en veux. Et j’ai honte de lui en vouloir, parce que c’était une sainte. Maman disait toujours que grand-mère était une sainte.
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